Les assassins présumés du préfet Erignac ont plus ou moins admis lundi l’existence d’une structure située dans le nord de l’île tandis que la leur œuvrait dans le sud. Mais ils ont refusé de donner des noms et de préciser son rôle exact.
Le rôle essentiel du président des assises chargé de juger les présumés assassins du préfet Erignac semble être d’étirer les débats de façon à dépasser la date du référendum en Corse. Curieuse conception de la justice. En conséquence, on s’endort sur les dossiers, on reprend l’après-midi plutôt que le matin, on lambine, bref on musarde. Et il devient difficile de rendre un compte rendu le jour même. Lundi donc, quelque chose a frémi dans le dortoir des assises. Alain Ferrandi, interrogé, a accepté d’évoquer une structure située dans le nord de l’île sans toutefois en préciser la fonction. Pour les enquêteurs, le "groupe des anonymes" qui a commis et revendiqué l'assassinat du préfet Claude Erignac, le 6 février 1998, était composé de deux « cellules ». L'une, établie en Corse du sud et à laquelle appartiennent la plupart des accusés, aurait réalisé l'action ainsi que l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella en Corse-du-Sud.
L'autre, basée en Haute-Corse, aurait "inspiré" l'assassinat, rédigé les revendications et commis les attentats de Vichy et Strasbourg à l'automne 1997.
Toujours selon les enquêteurs, la cellule du nord aurait été composée des deux "intellectuels", Jean Castela et Vincent Andriuzzi. Ces deux accusés ont toujours nié toute participation à une activité clandestine.
Considéré comme le "coordinateur" entre le sud et le nord, Alain Ferrandi, a confirmé à l'audience l'existence d'au moins une autre structure, basée dans le nord de la Corse, puisqu'il reconnaît que lui et ses complices ne sont pas "les auteurs des attentats de Vichy et Strasbourg", "pas ceux qui remettent les revendications" aux médias, et que ces communiqués sont partis de Haute-Corse.
Néanmoins Ferrandi a contesté tout rôle de "coordinateur", puis à la question de savoir si Jean Castela et Vincent Andriuzzi faisaient partie de cette autre structure, il les dédouane en répondant "non, je suis affirmatif" comme il a dédouané Yvan Colonna.
Quatre de ses co-accusés déjà interrogés, et qui ont reconnu leur participation à l'assassinat du préfet sans donner de précisions sur leurs rôles respectifs, ont continué de répondre qu'ils n'avaient "rien à déclarer".
Questionnés à tour de rôle pour savoir si le groupe du nord était intervenu au moment où a été prise la décision de tuer le préfet, ils n'ont "rien à déclarer non plus".
Lors des interrogatoires, la plupart des accusés avaient évoqué l'existence d'une autre cellule, "basée dans le nord, partageant les mêmes idées", chargée des actions sur le continent et des revendications. Selon leurs propos, Alain Ferrandi était le seul lien entre les deux cellules pour des raisons de "cloisonnement" et de "sécurité".
Néanmoins, à aucun moment de l'enquête ou de l'audience, ils n'ont indiqué que cette cellule ait pu "inspirer" l'assassinat du préfet, contrairement aux conclusions des enquêteurs.
Enfin, Pierre Alessandri, qui a avoué avoir participé aux faits tout en refusant de s'expliquer sur les détails, a reconnu que cette attitude le plaçait "à égalité de responsabilité avec celui qui a tiré" sur le préfet Claude Erignac.
Selon nos informations, ceux du nord n’ont pris aucune part dans l’assassinat du préfet Erignac. Il s’agissait de la jonction entre des hommes qui dans les deux départements contestaient la ligne officielle du FLNC Canal historique. Pour mieux comprendre ce qui s’est passé, il faut accepter l’idée que les organisations clandestines corses ne fonctionnent pas comme des organisations construites sur un schéma marxiste. On n’appartient au FLNC que formellement et ce qui en fait fonde la véritable appartenance, est l’implication dans des actions violentes. Jean Castela et Vincent Andriuzzi, contrairement à ce qu’ils prétendent, ont fait partie de cette structure. Vincent Andriuzzi était par ailleurs lié familialement à la famille Filippi, propriétaire de Hertz. Jean-François Filippi, abattu en 1995, dirigeait le SCB, sorte de pompe à finances du FLNC Canal historique.
De telles relations sont fondamentales dans une organisation clandestine où les décisions sont prises le plus souvent lors de rencontres informelles. Le groupe du nord, composé de quelques individus, contestait la ligne directrice du FLNC mais surtout celle de François Santoni. La direction de Bastia se servait de ces « marginaux » lorsqu’il fallait exprimer un sentiment divergent. De faux nez comme Fronte Ribellu était alors utilisé. Cela n’empêchait pas les dissidents de se croire « manipulateurs » plutôt que « manipulés ». Leur dissidence devait entrer en correspondance avec celles des paysans du Sud et de Marcel Lorenzoni. Ce dernier avait toujours rêvé de prendre la direction du FLNC d’autant plus que l’emprisonnement de François Santoni avait laissé la place vide. Mais le leader enfermé avait bien compris qu’en donnant le canal d’authentification à Marcel Lorenzoni, il coupait la branche sur laquelle il était assis. Donc refus. À partir de ce moment-là, Marcel Lorenzoni a commencé à fomenter une scission indépendantiste. Pourquoi indépendantiste ? Parce que dans un système aussi peu démocratique que le FLNC, seule la radicalisation paie. Devenir modéré n’apporte aucune voix. D’autre part la revendication indépendantiste est un vieux rêve qui, jusque-là, n’avait pas été formulé. Cette revendication avait un écho parmi les « paysans » nationalistes qui, tout en s’affirmant partisans de la sécession avec la France, n’avaient qu’un but : obtenir toujours plus de subventions de la part de la France et de sa courroie de transmission dans le monde agricole : le Crédit agricole. Or, un effacement de la dette (un de plus) avait été refusé. L’opération de Pietrosella a donc été montée par un tout petit nombre de personnes qui s’étaient connues lors de l’opération Aurélien Garcia (voir à ce sujet le témoignage du préfet Erignac). Le but était de secouer la direction du FLNC de manière à ce qu’elle accède à un certain nombre de revendications des dissidents. C’était aussi une façon de mettre François Santoni dans l’embarras puisqu’il espérait bien pouvoir négocier sa sortie de prison.
Les opérations de Vichy et de Strasbourg montées par les « intellectuels » du Nord visaient les mêmes buts.
Le fait de prendre les deux pistolets des gendarmes à Pietrosella n’avait rien de calculé. Il s’agissait simplement de récupérer des armes.
Non seulement, le plasticage de la gendarmerie n’’avait pas pas ébranlé le FLNC. mais, pire, la direction du sud du FLNC, pour se moquer de Marcel Lorenzoni, avait envoyé à la presse un communiqué signé « Sampiero » histoire de signifier un refus net à Marcel Lorenzoni.
Celui-ci, effrayé, avait rompu tout contact à ce moment-là.
Quelque temps plus tard, les hommes du Sud et ceux du nord s’étaient rencontrés pour envisager une suite. Ceux du sud étaient partisans de tuer plusieurs personnages du monde politique ou agricole. René Modat était désigné car il était accusé d’avoir trahi la cause pour laquelle il avait été placé à la tête de la FNSEA après l’assassinat de Lucien Tirroloni. Le nom de Jean-Michel Emmanuelli, ami de François Santoni, avait également été évoqué. En définitive, le choix était tombé sur le préfet. Le groupe du sud savait qu’il se déplaçait sans protection. C’était donc une cible facile. Le groupe du nord ne voulait pas d’assassinat mais simplement humilier l’état en le saucissonnant comme Aurélien Garcia. Le groupe du sud voulait une action plus radicale qui placerait le mouvement nationaliste devant une situation sans retour possible. Il prévoyait d’autre part une répression qui ressouderait les rangs épars des organisations ennemies et mettrait fin à la guerre. Le groupe du nord effrayé s’était ouvert à un membre marginal de leur « cellule » qui deviendra la taupe du préfet Bonnet. Celui-ci en avait parlé aux dirigeants du FLNC secteur Bastia qui, aussitôt avait profité du premier communiqué « Sampiero » pour en écrire un second afin de tenter d’éviter le pire. Le communiqué annonçait la dissolution du groupe et les assassinats prévus. Malheureusement, ses prédictions n’avaient pas été prises au sérieux et le préfet devait être assassiné. Le groupe du sud en voulait à ceux du nord et devait leur retirer le canal d’authentification à la première occasion.
Des amis de François Santoni, persuadés qu’il s’agissait d’un piège venu de Bastia pour les détrôner donnaient le nom de Castela à la gendarmerie et au préfet Bonnet. Ceux des membres du commando allaient venir plus tard grâce à la taupe du préfet.
Autant d’éléments qui n’ont jamais été abordés dans ce procès sans aucun intérêt. Hélas ! Le préfet Erignac valait mieux que ça.
Dossier Erignac
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