Procès Erignac : un avocat général qui devrait s’excuser
Jun 28, 2003
Auteur: L'investigateur

L’avocat général Yves Janier commence à comprendre qu’il a commis une fichue bourde en comparant l’assassinat du préfet Erignac à un processus comparable au massacre des Juifs. Il aurait dû apprendre l’histoire de la Corse avant de parler

L’écrivain corse Rinatu Coti paraissait hors de lui, hurlant : « Les Corses n’ont déporté aucun Juif ». L'épouse de l'un des assassins présumés du préfet de Corse Claude Erignac venait tout juste de refuser de répondre aux questions de la cour d'assises de Paris après que le ministère public eût comparé l'assassinat du représentant de l'État à la barbarie nazie.

L’avocat général a tenté de faire marche arrière expliquant qu’il avait seulement voulu évoquer un processus de « dépersonnalisation ».

Les avocats de la défense n’avaient d’ailleurs que modestement réagi. "Nous ne laisserons pas comparer nos clients à des criminels nazis. Si cela devait se reproduire, cette audience se terminera sans eux", avait menacé Me Camille Romani.
C’est Michèle Alessandri, l’épouse de Pierre Alessandri qui avait refusé de répondre avec pour argument : "La Corse n'a jamais collaboré avec l'occupant nazi"
La vérité historique est un peu différente.

La Corse a été majoritairement vichysoise si on en croit le vote des députés insulaires lors des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Seul Paul Giacobbi, grand-père de l’actuel député, a refusé d’opter pour la voie de la collaboration. François Pietri, chef du clan de droite, a au contraire prôné la fusion avec « l’intelligence allemande ». D’autres Corses, qui militaient avec le fasciste Simon Sabiani appartenaient au PPF de Jacques Doriot et ont donc combattu pour certains sous l’uniforme nazi. Sur place la Corse est passive. Elle est dirigée par le préfet Paul Louis Emmanuel Balley qui est nommé à Ajaccio le 20 août 1940. C’est un pétainiste convaincu qui avec lui les partisans de François Pietri, de son gendre Horace de Carbuccia, patron du journal extrémiste « Gringoire », du préfet Chiappe et du parfumeur Coti. Ces fascistes corses, aidés par les sabianistes de Doriot, se lancent dans des campagnes antisémites qui trouvent des relais dans les catholiques ultras d’Ajaccio et de Porto-Vecchio. Les décrets antisémites de 1941 sont appliqués dans l’indifférence générale. Ils prévoyaient le limogeage de tous les fonctionnaires « d’origine juive ». Plusieurs dizaines de Corses d’origine juive sont donc révoqués pour des raisons raciales. En novembre 1942, la Corse est envahie par les Italiens avec l’accord du gouvernement de Vichy. Le choc est terrible dans l’île. La Résistance est toujours inexistante. Elle va alors commencer à se former essentiellement derrière les gaullistes et les communistes qui vont bientôt combattre sous la bannière du Front national. Des mouvements collaborationnistes continuent d’œuvrer sur des bases nationales et antisémites. La venue de 80000 Italiens (1 pour deux Corses) précipite des collabos vers la résistance ou, en tout cas, la neutralité.

En juillet 1942, les Juifs de France ont été déportés après que les autorités de Vichy aient accepté la politique d’extermination prônée par l’Allemagne. Dans la zone sud, dont fait partie la Corse, il n’y a pas de déportations pour la simple et bonne raison que les Allemands n’y sont pas présents. De novembre 1942 au 25 juillet 1943, date à laquelle Mussolini est déchu de ses pouvoirs, les Chemises noires n’exercent que très peu de campagnes antisémites car les fascistes italiens sont relativement peu d’accord avec la politique raciale du Reich allemand. Tout change à partir de juillet 1943. Les SS prennent les choses en main en Italie et dans les territoires français de la zone libre passée sous contrôle italien (ailleurs les déportations avaient déjà commencé). La période de déportation pour la Corse va donc durer du début du mois d’août 1943 au mois de septembre, date du soulèvement général en Corse.

Dans l’île la Résistance s’est organisée avec ses bonheurs et ses malheurs. Fred Scamaroni l’un des responsables gaullistes a été capturé et affreusement torturé avant de se suicider pour ne pas parler. Le 4 avril 1943, le sous-marin Casabianca avait débarqué un faible contingent de troupes, ô combien symbolique.

Dans l’administration, le préfet a changé.

Le préfet Balley a été jugé trop mou et a été remplacé par Pierre Lecène qui lui obéit aux ordres de Paris. Il commence à regrouper les Juifs.

Contrairement à la légende répandue en Corse, 70 d’entre eux sont capturés et seront déportés. Mais il est par contre exact que la population corse cache tous ceux qu’elle peut cacher. Souvent la nuit, avec les moyens du bord, elle fait monter hommes, femmes et enfants dans les villages de montagne afin de les protéger. Un haut fonctionnaire accomplit un travail admirable au mépris de sa vie. Il s’agit du sous-préfet de Sartène depuis le 11 avril 1942, Pierre Joseph Jean-Jacques Ravail. Il avait été nommé le 6 novembre 1940 à Corte où il avait travaillé avec le réseau mis en place par les partisans de Paul Giacobbi. Il a sauvé à lui seul plusieurs dizaines de Juifs. Il sera d’ailleurs nommé préfet de la Corse délégué dans ses fonctions le 18 septembre 1945. La Corse eut donc une attitude plus qu’honorable envers les malheureux persécutés. Mais la vérité oblige à dire que la population de l’île placée dans l’incertitude, fut d’abord pétainiste comme le reste de la France avec son contingent de fascistes et de racistes.

Le 9 septembre 1943, alors que Rome était déclarée ville ouverte parce que libérée, des SS de la division « Reichsfuhrer » dirigée par le général Stenger, forte de 10.000 hommes et de 100 chars entrent en Corse. Petite curiosité : cette division comprenait dans ses rangs, le futur député libéral allemand Schonhuber. Elle ouvre la voie aux 30.000 hommes de la 90ème Panzer Grenadier Division du Général Lungerhausen. C’est elle qui va détruire en partie la ville de Bastia. Les combats commencent. La Résistance, jusqu’alors, très faible, grossit de jour en jour. Des milliers de Corses font le coup de feu contre les nazis. Beaucoup d’Italiens les ont rejoints de même que des combattants marocains.

La Corse se libérera seule et deviendra le premier département français débarrassé de l’occupant nazi.

Pour en revenir aux Juifs, c’est en 1947, que la Corse renouera avec l’histoire du peuple d’Israël. Des Corses décident alors d’aider les combattants juifs de Palestine à former leur état. Il leur faut accueillir des avions qui vont être remplis d’armes pour s’envoler vers des lieux tenus par la Hagannah. Ajaccio est alors choisi comme piste d’atterrissage. Des hommes qui comptent parmi eux des policiers mais aussi des voyous rendent visite au préfet de l’époque. Il a pour nom Maurice Papon et il a été nommé dans l’île le 21 janvier 1947 avec pour fonction de reprendre le pouvoir au parti communiste. L’homme a été secrétaire général de la préfecture de Gironde. Il a un passé confus. Trois Corses lui expliquent que l’aéroport d’Ajaccio sera réservé à ces transports d’armes. Les Corses ont l’autorisation du gouvernement socialiste qui ne peut agir ouvertement. Maurice Papon, en bon fonctionnaire obéissant, ferme donc les yeux. Et les armes transitent par la Corse pour s’envoler vers la Palestine. En 1948 l’état d’Israël est créé un peu grâce à des Corses. Papon recevra en guise de récompense un fusil d’assaut fabriqué en Israël.
Conclusion : l’avocat général aurait mieux fait d’apprendre l’histoire de la Corse puis de se taire avant de se lancer dans son petit révisionnisme.

Dossier Erignac

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