Procès Erignac: le coup de théâtre Colonna
Jun 20, 2003
Auteur: L'investigateur

Quatre des assassins présumés du préfet Erignac ont mis jeudi matin hors de cause Yvan Colonna, le tueur présumé actuellement en fuite, affirmant devant la cour d'assises spéciale de Paris que Colonna n'était pas présent sur les lieux et n'a pas participé au crime.

"Yvan Colonna ne faisait pas partie du groupe", a déclaré Pierre Alessandri, l'un des accusés qui a reconnu sa participation à l'assassinat du préfet Claude Erignac. Il a également mis hors de cause un coaccusé Marcel Istria.

Interrogés à leur tour, Didier Maranelli, Alain Ferrandi et Martin Ottaviani ont confirmé l'absence d'Yvan Colonna dans l'organisation ou la réalisation du crime. "Je reviens sur la mise en cause d'Yvan Colonna. Il n'était pas là et Marcel Istria non plus", a expliqué Martin Ottaviani, l'un des assassins présumé qui avait donné le nom d’Yvan Colonna comme celui d’un participant au crime sans jamais être revenu sur ses déclarations. C'est la première fois depuis le début de l'enquête que Marcel Istria, détenu depuis mai 1999, est disculpé par ses co-accusés. Il avait été cité par plusieurs d'entre eux comme ayant participé à l'attaque de Pietrosella et l'assassinat du préfet. Il a toujours contesté toutes les accusations portées contre lui.

Alessandri et Maranelli, qui avaient également désigné Yvan Colonna comme le tueur, avaient mis hors de cause Colonna durant l'instruction mais ne s'étaient jamais clairement exprimés sur ce point durant l'audience. Mercredi à une question directe du président qui demandait "et Colonna il était là ou il n’était pas là?", la cour n'avait obtenu aucune réponse.

Considéré par les enquêteurs comme le tueur, Yvan Colonna avait été désigné comme tel par Maranelli, Alessandri et Ottaviani lors de leurs gardes à vue dans les locaux de la Division nationale antiterroriste (DNAT). Les deux premiers s'étaient déjà rétractés à la fin de l'instruction. S'ils ont mis en cause Colonna, c'est à cause des "pressions policières", expliquent-ils. Personne ne parle de coups reçus mais de "pressions psychologiques".

Ainsi, Didier Maranelli souligne "la pression qui est exercée notamment à travers les proches". "J'ai eu très peur (...) notamment pour ma compagne", explique-t-il. Il lui avait en effet demandé de mentir pour lui.
"Pourquoi citer Colonna?", demande le président Yves Jacob. "Le nom d'Yvan Colonna circulait depuis le début de la garde à vue", répond Maranelli qui explique ne "pas avoir mis en cause Colonna" mais avoir "abondé dans le sens des éléments présentés par les policiers".

Alessandri est encore plus précis quand il raconte que sa femme était "enfermée dans une cellule vitrée", également en garde vue, et qu'on le faisait passer à chaque fois devant elle. "Il fallait arriver à un résultat, il fallait donner des noms", explique Joseph Versini qui ne reconnaît sa participation qu'à l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella , en septembre 1997.

Ces déclarations un peu brèves laissent évidemment un sentiment de malaise. Elles ne correspondent pas avec les révélations du préfet Bonnet pas plus qu’avec les déclarations de l’épouse de Maranelli qui affirmait qu’Yvan Colonna rendait souvent visite à son mari. Elles paraissent ô combien loin de la vérité lorsqu’un des accusés affirme que le nom d’Yvan Colonna circulait depuis le début de la garde-à-vue alors que le commissaire Marion lui-même expliquait qu’Yvan Colonna n’était pas sa priorité. Le nom d’Yvan Colonna n’avait non seulement pas circulé mais Yvan Colonna a pu s’échapper facilement car son nom n’avait jamais été prononcé sinon par les personnes mises en garde-à-vue. Le président Jacob a d’ailleurs fait remarquer aux accusés qu'il ne comprend pas "pourquoi la DNAT aurait absolument voulu leur faire dire que Colonna y était sans aller l'arrêter immédiatement".


Par ailleurs, certains des accusés ont reconnu avoir "participé à la rédaction des communiqués de revendication de toutes les actions reprochées au groupe", à savoir l'assassinat du préfet mais aussi l'attaque de la gendarmerie et les attentats contre l'ENA à Strasbourg et celui de Vichy (Allier), tous trois commis à l'automne 1997.

C'est la première fois depuis le début de l'enquête, que les accusés, en l'occurrence Alessandri, Ferrandi, Maranelli, étendent leur participation à la rédaction des revendications aux deux attentats de 1997 commis sur le continent. Ils ont cependant nié avoir participé à ces deux actions.

Deux hypothèses sont alors possibles. La première est que les détenus disent la vérité. Il faut alors déterminer qui a tué le préfet Erignac. Cette hypothèse n’est pas nouvelle et elle s’appuyait notamment sur la taille du présumé tireur plus haute que celle d’Yvan Colonna. En pareil cas, il s’agit de savoir si Yvan Colonna a participé ou non au complot. Les détenus affirment que non : cela paraît un peu gros. Il était le responsable du secteur Sagone-Cargèse. Mais enfin, la présomption d’innocence doit lui bénéficier. Il faudrait que les détenus s’en expliquent ou qu’ils donnent plus d’informations sur son rôle présumé. Enfin pourquoi avoir donné le nom d’Yvan Colonna s’il n’y était pour rien. Malheureusement le président Jacob, toujours aussi peu vaillant, s’est heurté à un mur de silence mal venu.

Deuxième hypothèse : Yvan Colonna est coupable et les inculpés se sacrifient pour lui. C’est évidemment possible. Mais le mieux là encore serait qu’Yvan Colonna se rende afin de donner sa version des faits.
Paradoxalement, ce tardif « aveu » des inculpés pourrait ouvrir la voie à une telle solution.

Alain Ferrandi a enfin disculpé Jean Castela et Vincent Andriuzzi pour l’assassinat du préfet mettant encore un peu plus de confusion dans les débats.

On reste interloqué devant la stratégie de la défense dans laquelle se mêlent une volonté de sacrifice, un mutisme à contre-emploi et des contradictions immenses. Quant aux avocats, ils paraissent dépassés par les propos parfois incohérents de leurs clients.

Pour autant, ces aveux en tous sens ne règlent pas la douleur de la famille Erignac confrontée à un néant épouvantable et à une question désormais sans réponse : si Yvan Colonna n’est pas le tueur qui a tué son mari, Claude Erignac ?

Madame Erignac a bien voulu, pour la première fois depuis longtemps répondre aux questions de journalistes. Elle a stigmatisé lors d'une conférence de presse jeudi le manque de "panache et d'honneur" des assassins présumés de son mari, jugés devant la cour d'assises spéciale de Paris.

"Les Corses revendiquent beaucoup être des hommes d'honneur. Je pense que là, ils manquent d'honneur et de panache", a-t-elle estimé.

Elle a indiqué qu'elle n'avait pas entendu de "remords" dans les déclarations des accusés. "Je n'ai pas entendu des remords. Tout ça c'est facile. Ils avaient le choix. Ils ont fait un choix. Je trouve qu'ils se retranchent devant un acte collectif. Ce sont des hommes, ce ne sont pas enfants. Ce sont des hommes de 40 ans. Je trouve qu'ils assument mal leurs actes", a poursuivi Mme Erignac.

Questionnée sur les déclarations de quatre des accusés exonérant jeudi le tireur présumé Yvan Colonna de toute responsabilité dans l'assassinat du préfet Erignac, sa veuve a réfuté cette thèse. "De toute façon, il y a un homme absent. (En fait) deux: mon mari et Yvan Colonna qui selon tous les aveux des uns et des autres était le tireur. (...) je ne comprends pas leur tactique, je ne sais pas, je ne comprends pas", a déclaré Mme Erignac.

"J'avoue que je suis en ce moment un peu désespérée. J'aimerais bien que le procès avance, que l'on trouve peut-être une réponse. Comment est-ce qu'on peut avouer de manière aussi précise et tout d'un coup se rétracter", a-t-elle ajouté.

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