La nasse �tait pr�vue pour de petits escrocs, mais ce sont de gros poissons que la police antimafia sicilienne a pi�g�s. Vingt-deux minutes de n�gociations entre un parrain et un dignitaire local. Un document unique. C'est une vid�o de vingt-deux minutes qui ressemble � la bande-annonce d'un film de Scorsese et qui a mis � genoux les D�mocrates de gauche (DS), anciens communistes, de la province d'Enna, en Sicile. L'histoire commence le 19 d�cembre 2001.
Ce jour-l�, une �quipe de la police d'Enna installe des cam�ras vid�o � l'insu du propri�taire de l'h�tel Garden de Pergusa, afin de confondre une bande de petits escrocs sans envergure. Mais, au lieu du flagrant d�lit pr�vu, les policiers vont enregistrer un document unique : la premi�re rencontre jamais film�e entre un chef de la Mafia et un haut repr�sentant politique.
Un document extraordinaire d�sormais entre les mains de la police anti-Mafia de Caltanissetta. � l'�cran, on voit distinctement le chef de la Mafia locale, Raffaele Bevilacqua, un avocat de 56 ans, et le vice-pr�sident (DS) de l'Assembl�e r�gionale de Sicile, Wladimiro Crisafulli, 55 ans, assis l'un en face de l'autre dans le bureau du directeur de l'h�tel. Ils sont souriants et d�contract�s.
Le d�put� demande un cendrier et, quand on lui apporte aussi un stylo et un bloc-notes, il r�pond : "Non, merci. Je n'ai pas besoin de papier. Je me souviens de tout par c�ur... Et on ne doit pas laisser de traces..."
Au-del� de ses cons�quences judiciaires (Crisafulli est inculp� et Bevilacqua incarc�r�), la vid�o a lev� un coin du voile sur les rapports directs entre Mafia et politique en Sicile. Une situation extr�mement embarrassante, et pas seulement pour les D�mocrates de gauche. En effet, le pr�sident de la r�gion, Tot� Cuffaro (UDC, centre), est inculp� pour appartenance � la Mafia et son num�ro deux, Giuseppe Castiglione (Forza Italia, le mouvement de Silvio Berlusconi), a d�j� �t� condamn� � dix mois de prison pour tentative de fraude. Ces inculpations et condamnations multiples ont forc� le pr�sident du Parlement r�gional � consacrer la premi�re session de l'ann�e � la question morale.
Pour les D�mocrates de gauche, l'abc�s de la collusion de certains d'entre eux avec la Mafia a donc crev� � Enna, petit fief de gauche du centre de la Sicile, perdu dans un oc�an de droite. C'est l� que Wladimiro Crisafulli a fait ses classes, au sein de la section locale du Parti communiste italien. Surnomm� "grosse t�te", authentique, sanguin, franc et, pour toutes ces raisons, sympathique � de nombreux �lecteurs, l'homme a tiss� un v�ritable r�seau en marge, de son propre aveu, de la l�galit�.
� Enna, tout le monde est inscrit au Parti, du pr�sident de la province, Cataldo Salerno, par ailleurs pr�sident de l'universit�, � Liborio Gulino, ex-pr�sident de la Conf�d�ration de l'artisanat, en passant par le repr�sentant du patronat. Le syst�me commence � s'effriter aujourd'hui, les images de cette maudite vid�o �tant bien �videmment pass�es par-l�.
Extrait. Il est 13 h 40, ce mercredi de d�cembre, quand Raffaele Bevilacqua appara�t sur l'�cran des policiers, escort� de deux gardes du corps. Deux minutes plus tard, les cam�ras cach�es filment l'arriv�e de Wladimiro Crisafulli. In�vitablement, les deux hommes se font la bise. Leurs "collaborateurs" restent � l'�cart et gardent discr�tement les lieux.
� l'int�rieur du bureau, l'atmosph�re est d�tendue, le politique saisit le poignet du mafieux et soup�se sa montre . "Elle n'est pas encore aussi grosse que celle du pr�sident", rigole Bevilacqua . "Quel bordel dehors !" s'exclame Crisafulli � propos de la circulation. Puis l'on commence � parler politique. Le "boss", qui trahit une certaine d�f�rence vis-�-vis de Crisafulli, est visiblement dans la position du solliciteur.
L'avocat se lamente � propos de Piazza Armerina, une commune du coin o� ses clients risquent de perdre un march� public. "Apr�s tout, minaude-t-il , si ce sont mes amis, ce sont aussi les tiens." L'ancien communiste se tait et �coute.
Le passage crucial, durant lequel les deux reprennent visiblement une conversation entam�e auparavant, arrive juste apr�s. "Alors, pour ces b�cherons, commence Bevilacqua, tu avais dit deux." "Peut-�tre plus, r�pond Crisafulli, trois, quatre." Ils font allusion � un march� public de d�boisement qui a �t� confi� � une entreprise calabraise. Une affaire dans laquelle Bevilacqua, lui aussi propri�taire d'une entreprise, r�ve d'entrer.
Mais sa convoitise ne s'arr�te pas l�. L'avocat passe en revue tous les march�s de la province. Le campus universitaire est mentionn�, un g�teau de 120 milliards de lires [60 millions d'euros] dans la ville basse d'Enna. � ce moment, et pour la plus grande joie des sociologues, la vid�o met un peu mieux en lumi�re les rapports entre Mafia et politique.
Qui contr�le qui ? Le sommet Bevilacqua-Crisafulli ne laisse pas l'ombre d'un doute. "� qui l'as-tu donn� ?" demande Bevilacqua � propos d'un march� public. "Aux seuls capables de le faire, r�pond Crisafulli, aux fr�res Gulino." Cette d�cision ne pla�t pas � l'avocat, qui se lamente et insiste, encore et toujours. Mais le d�put� lui coupe trois fois la parole d'un "Occupe-toi de tes affaires" plut�t sec.
Enfin arrive le moment de parler gros sous. Les deux hommes ne sont jamais explicites, mais, quand, � propos d'un travail bloqu�, Bevilacqua demande � rencontrer l'entreprise, Crisafulli r�pond que sur cet appel d'offres "ce sont deux entreprises qui doivent �tre travaill�es au corps". "Si elles veulent ce boulot, elles ont int�r�t � donner des nouvelles !" s'exclame Wladimiro avec gourmandise, "et de bonnes nouvelles !"
La rencontre se termine � 14 h 5. Le chef de la police locale, qui a assist� en direct � la sc�ne, est d'abord rest� interdit face � cette liaison dangereuse, puis il a fait son devoir.
Quant aux D�mocrates de gauche de la r�gion, ils sont divis�s sur la conduite � tenir. La direction r�gionale a d�savou� sans r�serve le camarade Wladimiro, car "fr�quenter des chefs mafieux est inadmissible". Mais, localement, presque toutes les sections DS d'Enna se sont rang�es derri�re leur d�put�, exigeant que sa charge de vice-pr�sident de l'Assembl�e de Sicile lui soit rendue. Et c'est pr�cis�ment au si�ge du pouvoir r�gional, le palais des Normands, que se d�place aujourd'hui l'enqu�te.
Apr�s avoir assist� en direct � la rencontre, les policiers ont en effet pris en filature les hommes de Bevilacqua. Cette piste les a men�s par deux fois � l'Assembl�e r�gionale. Qui allaient-ils retrouver, et pour quel motif ? C'est maintenant � la division anti-Mafia de r�pondre.
Peter Gomez et Giuseppe Lo Bianco (L�Expressio)
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