George W. Bush,�n�grier des temps modernes�
Jul 19, 2003
Auteur: L'investigateur

Afin de donner de la tourn�e de George Bush entam�e le 8 juillet, une autre vision que celle v�hicul�e par les m�dias internationaux, nous publions ci dessous un article du journal � Le Quotidien � de Dakar, S�n�gal.

Gor�e humili�e. Gor�e meurtrie. Gor�e, si vivante d�habitude, �tait le 8 juillet une �le, plus que d�serte. Gor�e �tait morte. Tu�e par des Am�ricains paranos dont la phobie n�a d��gale que les moyens qu�ils investissent pour la s�curit� du premier d�entre eux. Et pour un passage d�une trentaine de minutes, de ce premier des Am�ricains, Gor�e et ses habitants ont �t� �souill�s�, davantage qu�il y a plus de deux si�cles, quand l�esclavage faisait encore partie des m�urs de l�Occident. [Situ�e au large de Dakar, cette �le a longtemps �t� l�un des principaux centres de la traite n�gri�re.]

Ainsi, le 8 juillet, Gor�e a pleur�. Pleur� dans son c�ur, ces larmes que le temps ne peut s�cher. Gor�e, l�ancienne, a pleur� d�indignation, de honte. Gor�e a cri� sa col�re, dissip�e sous le linceul de l�hypocrisie d�une �lite, qui �tait l�, sous une tente, � suer sous le chaud soleil hivernal, � attendre le discours politique des �n�griers des temps modernes�. En un laps de temps, la dignit� a �t� troqu�e contre l�impertinence dollaris�e. Pour permettre, entre autres, � certains de battre campagne avant l�heure afin de s�duire un �lectorat de couleur.

Et, pendant toute la matin�e du 8 juillet, l�oc�an, comme pour compatir � la douleur des habitants de l��le, est rest� plat, calme, gravant � jamais et pour l�Histoire, les portes et fen�tres ferm�es de cette �le dont il n�a pas fini de t�moigner de son malheur. En effet, hier � 9 heures, Gor�e �tait sans vie. Une image d�solante, face � ces volets ferm�s sur la douleur de ces populations prises en otages, dans leurs propres demeures, par une superpuissance avec la complicit� de la R�publique.

�C�est � 4 h 30 qu�ils ont frapp� � nos portes, avec leurs chiens renifleurs, pour nous faire sortir de chez nous. C��taient les policiers am�ricains, accompagn�s des policiers s�n�galais. Une seule personne �tait autoris�e � rester dans chaque maison. C�est incroyable, inhumain ! C�est� C�est�� raconte un jeune insulaire, n�arrivant plus � trouver ses mots. La col�re semble l��touffer. Il s�arr�te, respire � fonds et encha�ne, comme si le ton pouvait vider son mal : �Nous sommes retourn�s � l�esclavage ! Mon Dieu ! vous vous rendez compte, nous barricader sur notre propre terrain de jeu, encercl�s par nos propres forces de l�ordre. Non ! C�est honteux�, s�indigne notre interlocuteur, qui d�tourne le regard, trop pein�. Il d�tourne imm�diatement son visage, pour une plong�e dans l�oc�an, comme pour prendre un bain purificateur. De quoi serrer le c�ur de plus d�un endurci.

Quelques enjamb�es m�nent sur les �lieux du crime�, o� les �assassins� n�ont m�me pas pris la peine d�effacer les traces qui les ont trahis. Les barricades, fra�chement peintes en rouge et blanc, sont l�. De jeunes gar�ons essayent de les s�parer pour r�cup�rer les planches de bois qui les retiennent. De m�me est encore l� la tente sous laquelle les habitants de cette �le martyre ont �t� parqu�s pendant six heures, pour une visite de trente minutes. Mais pourquoi ces populations se sont-elles laiss�es faire ? �On n�avait pas le choix. Comment voulez-vous qu�on proteste, quand ce sont les policiers s�n�galais (les �l�ments du Groupement mobile d�intervention, GMI) qui nous tiennent en respect, sous l��il vigilant d�un GI�, s��nerve une jeune habitante.

Mais l�image la plus touchante, c�est celle d�une jeune fille qui remarque qu�en fait, lors de la sc�ne d�hier, �il ne manquait que les miroirs pour les officiels et les cha�nons pour nous, les indig�nes�. �S�il vous pla�t, vous, les gens de la presse, dites cela au pr�sident de la R�publique, Abdoulaye Wade. Il nous a offens�s. Cela, jamais on ne pourra l�oublier�, supplie-elle. Sa voix, qui devient rauque au fur et � mesure qu�elle clame sa v�rit�, en dit long sur sa peine. Accoud�e aux barri�res, sa copine, du m�me �ge, ajoute : �La liaison [maritime avec Dakar] a �t� rompue, et c�est le pain rassis d�hier, achet� � 16 heures, qu�ont mang� ceux qui en avaient le c�ur. Et il ne faut m�me pas penser au repas de midi d�aujourd�hui. Comment faire le march� ? Ceux qui nous ravitaillent viennent de Dakar et, depuis hier, l��le est davantage isol�e.� Pourtant, notre jeune interlocutrice s�efforce de d�voiler une rang�e de dents blanches, un sourire innocent pour se consoler. �On n�a qu�� pr�parer de la bouillie, si jamais on arrive � trouver du lait caill�, se r�signe-t-elle.

Plus loin, c�est une jeune maman qui s�en prend � l�une de ses voisines qui estime que, �malgr� cette honte, il faut positiver. Cette visite a peut-�tre un int�r�t �conomique pour notre pays.� Optimiste, elle s�est d�guis�e en signare [riches m�tisses mari�es � des Occidentaux � l��poque coloniale] pour un h�te qu�elle n�aura pas vu. Il est presque 13 heures lorsque l��le reprend vie. Les Am�ricains, devant le mus�e, remballent leur arsenal.

Aminatou Mohamed Diop

�2003 L'investigateur - tous droits r�serv�s