Jean Daniel et sa r�daction viennent d�apprendre ce que cela veut dire que d�oser pr�tendre que peut �tre quand m�me, Marc Dutroux n�aurait pas agi tout seul. Ce n�est pas le premier m�dia fran�ais qui se fait insulter apr�s la publication d�un article critique sur la Belgique. Cet article, remarquable malgr� certaines imperfections, avait paru il y a quinze jours. La r�ponse de nos confr�res de l�hebdomadaire fran�ais face au d�ferlement de haine et de critiques est �difiante. M�me en mettant des gants, le Nouvel Obs n�a pas su passer � c�t� de certaines v�rit�s.
R�ponse � des lecteurs bless�s
Parce qu�ils insultent l�avenir, les crimes visant les enfants et les adolescents provoquent toujours l�indignation, la col�re, une rage irrationnelle. C�est une loi de l�esp�ce. Les individus comme les foules peuvent perdre leur sang-froid. Ai-je perdu le mien dans l�article intitul� �L�ogre et le ma�tre de ballet� que j�ai consacr� � l�affaire Dutroux et au renvoi de Jean-Michel Nihoul devant la cour d�assises d�Arlon dans �le Nouvel Observateur� dat� du 15 mai 2003?
Ce qui est s�r, c�est que cet article a provoqu� une riposte furieuse, une protestation dans �le Soir� de Bruxelles du 21 mai 2003, une avalanche de lettres et d�e-mails qui se sont abattus sur le bu-reau de Jean Daniel. Une r�action collective qu�on pourrait croire orchestr�e si on oubliait que les Belges ont le sang chaud et qu�ils n�ont besoin de personne pour se mobiliser spontan�ment.
J�ai choqu� et m�me traumatis� certains lecteurs belges, parce que j�ai consid�r� que Marc Dutroux n��tait pas un tueur isol� mais qu�il aurait pu b�n�ficier d�un r�seau de protection. Parce que j�ai affirm� que le renvoi de Jean-Michel Nihoul devant une juridiction criminelle avait �t� d�cid� malgr� de fortes pressions politiques. Parce que j�ai fait de cet homme l�interface entre une �quipe de tueurs et des gens haut plac�s. J�aurais donc port� atteinte � l�honneur de la Belgique et de ses institutions.
Je comprends cette lev�e de boucliers. Je comprends que, bless�s, et j�en suis navr�, dans l�amour qu�ils portent � leur pays, des citoyens belges cherchent � discr�diter cet article en m�attaquant sur des points de d�tail. La femme ou la compagne de Jean-Michel Nihoul, en effet, ne s�appelle pas Annie Brouty, mais Bouty. Une des jeunes victimes de Marc Dutroux s�appelle Lambrecks et non Lambrejks. La presse belge elle-m�me n�a pas su �viter ces coquilles. J�ai d�crit la maison de Marcinelle o� Marc Dutroux a s�questr� les petites Laetitia Delhez et Sabine Dardenne comme �une fermette champ�tre qui respire le bonheur et l�innocence�. J�ai �t� un peu loin, je l�avoue. Mais cette maison a un jardin et, vision toute subjective, elle m�est apparue presque riante dans ce d�sert d�horreur. J�ai �crit que, pour s��tre obstin� � traduire Jean-Michel Nihoul en justice, le procureur du roi Michel Bourlet avait vu sa carri�re bris�e. �Bris�e�, le mot est trop fort, j�en conviens. Michel Bourlet a bien �t� charg� du r�quisitoire contre Dutroux et ses complices. Mais il a �t� tellement critiqu� et il a �t� si seul... J�ai dit qu�en octobre 1996 la Marche blanche contre le crime avait rassembl� 350000 personnes. On me r�pond que les estimations du nombre des participants n�ont jamais d�pass� 300000. Selon les organisateurs ou selon la police? Le comptage d�une manifestation est toujours politique. On cherche depuis longtemps � minimiser la Marche blanche. Des voix autoris�es l�ont m�me assimil�e � une �populace �motive�.
Certains lecteurs belges soup�onnent que j�ai men� mon enqu�te dans les bars louches. Et ils ont raison. C�est vrai. Bien s�r, je ne l�aurais pas fait si j�avais eu � �crire sur la Commission de Bruxelles ou les institutions europ�ennes. Mais l�affaire Dutroux est louche, et c�est dans les bars louches qu�il faut aller �couter les gens. Pas seulement dans les milieux autoris�s et prudents. Que demandaient les marcheurs de Bruxelles en 1996? La v�rit�. Cette v�rit� qu�on a refus�e et qu�on refuse encore � la population belge sur les tueurs du Brabant, ces tueurs fous qui mitraillaient les supermarch�s et n�ont jamais �t� arr�t�s. J�ai dit que le royaume belge �tait opaque. Je n�aurais pas d�? Disons simplement que c�est un royaume o� la communication passe mal.
Les premi�res questions g�nantes, blasph�matoires sur l�affaire Dutroux n�ont pas �t� pos�es par une presse �trang�re acharn�e � salir la Belgique. Mais par la rue. La rue belge. Par les 300000 ou 350000 manifestants, peu importe, de la Marche blanche. On ne descend pas dans la rue par centaines de milliers si on a confiance dans la justice et la police de son pays.
Contrairement � ce que pensent beaucoup de mes correspondants, le renvoi de Jean-Michel Nihoul devant une cour d�assises n��tait pas acquis d�avance. Personne ne le souhaitait. Sauf les familles des victimes, qui ne l�esp�raient plus. C�est plus qu�une surprise, c�est un coup de tonnerre judiciaire. J�ai �crit que la cour d�assises de Li�ge avait rendu un arr�t historique, et je le maintiens. Et c�est la rue qui l�a obtenu. La rue et la rumeur qui court dans les bars louches.
L�affaire Dutroux a �t� pour la Belgique une trag�die. Elle l�est encore. Le pays est divis� entre les �incroyants�, ceux qui sont persuad�s que Dutroux a agi seul, et les �croyants�, ceux qui sont s�rs que Dutroux a b�n�fici�, peut-�tre par l�entremise de Jean-Michel Nihoul, de complicit�s au plus haut niveau. La Belgique n�avait vraiment pas besoin de cette division suppl�mentaire. Avons-nous eu tort d��tre sensible aux arguments des �croyants�?
Une trag�die ne peut s�oublier que lorsque le rideau est tomb�. Marc Dutroux a peut-�tre agi seul. Mais c�est � la justice de le dire. Pas aux censeurs, pas aux d�fenseurs de l�ordre �tabli. Dans une affaire criminelle qui a boulevers� tout un peuple, rien n�est pire que le silence. Fran�ois Caviglioli
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