Colonna : les secrets d’une traque
Jul 11, 2003
Auteur: L'investigateur

Il y a les oies, la beauté du maquis, l’efficacité du Raid. Il y a surtout une traque racontée comme une chanson de geste. Mais, au-delà du succès policier, il y a des interrogations qui font de l’arrestation d’Yvan Colonna une histoire plus trouble qu’il n’y paraît. Marie-France Etchegoin a exploré les zones d’ombre du récit policier dans le Nouvel Obs. Une belle plume, quelques inexactitudes mais dans le détail, des suppositions osées sur les tractations. Nous ne résistons pas au plaisir de publier cet article.

C’est un épisode qui agace au plus haut point Nicolas Sarkozy. Une historiette typiquement corse qui est venue – à peine – écorner la grande histoire de l’arrestation d’Yvan Colonna: Antoine Sollacaro, l’un des avocats du fugitif, a bu un Perrier il y a un peu plus d’un mois avec Bernard Squarcini, le numéro deux des Renseignements généraux, l’un des policiers qui coordonne depuis des mois, voire des années, les recherches engagées contre l’assassin présumé du préfet Erignac, et l’un des conseillers de Nicolas Sarkozy pour la Corse). La rencontre a eu lieu en plein procès du «commando Erignac» et au moment où, selon les dires du ministre lui-même, l’étau était en train de se resserrer autour de Colonna. Désormais, cet étrange épisode est comme un petit caillou dans une chaussure. Une tache sur une aventure policière qui se veut exemplaire? C’est un «non-événement», tranche le ministère de l’Intérieur, qui a magistralement orchestré ce qui ressemble déjà à une chanson de geste. La légende de «Nicolas» contre «Yvan». Tous les ingrédients de l’épopée, entre tradition et modernité, sont réunis.
Il y a d’abord les oies qui ont failli. Les oies qui, comme celles du Capitole dans la Rome antique, auraient dû siffler et cacarder pour prévenir du danger. Il est 5 heures du matin, ce vendredi 4 juillet, et le jour commence à peine à se lever sur les pentes du Monte Barbato. De là, Yvan Colonna a une vue à couper le souffle sur la mer en contrebas et sur le maquis qui s’étend tout autour. Au loin, il y a la station balnéaire de Propriano et déjà la foule des juillettistes. Ici, au lieudit Margaritaghia, il n’y a qu’une bergerie de pierre, perdue au bout d’un chemin de terre sinueux et cabossé. Et puis une antenne satellite sur le toit pour la télévision, parce qu’on n’est plus à l’époque des bandits d’honneur. Même si dehors veillent comme autrefois deux chiens, un paon et les oies. Des animaux qui se manifestent bruyamment à la moindre alerte. Sans doute sur ce promontoire avec vue imprenable, défendu par ses bestiaux et informé grâce à sa parabole, Yvan Colonna pense que rien ne peut lui échapper… Il croit qu’il peut tout voir. Il semble ignorer qu’il est observé. À quelques pas de là, cachés dans des «anfractuosités», dissimulés dans des buissons, des policiers du Raid scrutent le moindre bruit, le moindre de ces gestes.
À Paris, un autre homme est lui aussi quasiment «en planque». Nicolas Sarkozy, pendu au téléphone, suit presque en temps réel ce qui se joue sur les hauteurs de Margaritaghia… Sarkozy, Colonna. Dans quelques heures, le premier va annoncer au pays que le deuxième est en état d’arrestation. Son euphorie sera intense mais de courte durée. Victoire policière le vendredi, échec politique le dimanche. La Corse a voté non au référendum (voir l’article d’Hervé Algalarrondo). Maintenant, Yvan Colonna, le berger aux semelles de vent, est à l’isolement, à la prison de la Santé. Et Nicolas Sarkozy est peut-être lui aussi face à un mur. La prise de «l’homme le plus recherché de France» n’a pas eu l’effet escompté sur le scrutin insulaire. Pis, dès dimanche, les premières bombes ont sauté. «Gloria a té, Yvan», disaient les slogans inscrits sur les ruines fumantes. La colère des nationalistes, un peu plus ulcérés par les lourdes peines requises contre les présumés comparses du berger, gronde (voir l’article de Stéphane Arteta). L’arrestation de Colonna devait signer le triomphe du ministre de l’Intérieur. Et si elle était le début de ses ennuis dans l’île?
Samedi dernier pourtant, lors de sa conférence de presse Place-Beauvau, Nicolas Sarkozy ne cache pas sa joie. Entouré d’un impressionnant aréopage composé des sept principaux responsables policiers, de la PJ aux RG en passant par la DST, le ministre parle parfois comme un commissaire ravi de narrer les hauts faits de ses hommes. Il pointe un détail «crucial», ajoute une anecdote. Il veut célébrer la fin heureuse de cette enquête sans précédent, louanger cette police unie et efficace qu’il a su, dit-il, remettre en état de marche. Et couper court à la polémique naissante sur la stupéfiante coïncidence des dates: quatre ans de cavale prenant fin à deux jours du référendum! Rarement la police aura communiqué si vite et si fort. À ce jour, Yvan Colonna n’a pas raconté les conditions de sa fuite et de son arrestation. Et il faut se contenter de ce qu’ont bien voulu en dire ceux qui l’ont poursuivi.
Il est donc 5 heures du matin ce vendredi 4 juillet et les oies sont restées silencieuses. Au grand soulagement des policiers du Raid, qui se sont positionnés à contrevent pour ne pas être repérés par les animaux de la bergerie. Et si le vent tournait? L’homme qui a dormi dans la maisonnette n’est pas encore sorti. Mais le tintement de casseroles indique qu’il est bien à l’intérieur. Est-ce vraiment Yvan Colonna? Quelques jours plus tôt, le 29 juin, dix policiers qui surveillent déjà la bergerie de loin ont pris une photo de son occupant. Un quadragénaire, moustachu, cheveux longs, torse nu, costaud. Le cliché a été analysé, expertisé et envoyé à Nicolas Sarkozy, qui ne s’en sépare plus. La ressemblance avec Colonna est frappante… Alors, aux alentours de la bergerie, le dispositif de surveillance se renforce. D’autres hommes du Raid débarquent discrètement au fil des jours. Deux femmes aussi. Ils s’approchent de la «cible» déguisés en tenue de randonneurs.
Ce 4 juillet, ils sont une trentaine, répartis par groupes de deux et le moindre craquement de branche peut les trahir... Soudain, l’homme de la bergerie lance quelques mots, en corse, à son troupeau. Christian Lambert, le chef du Raid, et son adjoint Jean-Louis Fiamenghi, qui sont aussi sur place, sont maintenant presque certains qu’ils ne sont pas trompés: ils ont fait la liste de toutes les habitudes du fugitif, même des plus anodines. On leur a dit que l’assassin présumé du préfet Erignac parlait avec ses chèvres.
À 7h20, le cœur des policiers bat un peu plus fort: leur homme est sorti pour donner à manger à ses bêtes. Plus de doute, c’est bien Colonna. Dix minutes plus tard, il rentre à nouveau dans la bergerie pour le reste de la matinée. Que fait-il? Feuillette-t-il les journaux qui lui ont été régulièrement apportés dans son refuge? S’intéresse-t-il aux comptes rendus du procès du commando Erignac? La veille, la veuve du préfet et ses enfants sont venus dire leur incompréhension face au silence des accusés et à l’absence du tireur présumé... Ou bien le berger reste-t-il à l’abri parce qu’il se méfie?
À 12h30, la porte de la bergerie s’ouvre. Yvan Colonna sort avec un sac à dos et s’engage dans le maquis. Les policiers de l’unité d’élite le laissent partir. Ils prennent le risque incroyable de le perdre. Ils sont, ont-ils expliqué plus tard, à 30 mètres de lui. Trente petits mètres. Mais trente mètres de trop, qui laisseraient à Colonna le temps de les apercevoir s’ils se mettaient à sa poursuite. En quelques enjambées, il les sèmerait dans le labyrinthe du maquis et ne reviendrait plus. Et les policiers commencent une étonnante attente. De longues heures. Sous la canicule. Alors que «l’ennemi public numéro un» a enfilé un treillis, pris son barda et s’enfonce dans les buissons! Alors qu’ils savent qu’il a l’habitude de changer de cachette tous les quinze jours! Mais à 19h15, l’homme qui parle aux chèvres revient par un sentier. Cette fois, il passe près de deux policiers qui sont assez proches pour lui sauter dessus. Il se débat, demande ce qu’on lui veut. Christian Lambert, le chef du Raid, qui s’est précipité, lui lance alors cette phrase d’anthologie: «Allez, arrête, on t’a reconnu!»
Yvan Colonna, le fuyard que l’on avait cherché aux quatre coins de la planète, était donc tout simplement au milieu des chèvres. Dans le droit-fil des «bandits» corses du XIX siècle, en plein dans la mythologie du maquis. Sacrifiant tout juste à la modernité avec son antenne satellite. Et donnant raison aux policiers qui privilégiaient depuis longtemps la «piste environnementale». Bernard Squarcini, le numéro deux des RG, un Corse qui a les pieds sur terre, était de ceux-là. On faisait fausse route, disait-il, en cherchant en priorité les soutiens du fugitif, chez les militants nationalistes ou dans les milieux du banditisme. Il fallait se mettre à la place du fuyard, comprendre qu’il reviendrait «aux sources». Colonna est berger jusqu’aux bouts des ongles. Et un berger, tel un poisson tombé de son bocal, a du mal à survivre hors de son «milieu naturel». Encore plus s’il est recherché par toutes les polices. «Si vous avez tué un homme, écrivait Prosper Mérimée dans "Mateo Falcone", allez dans le maquis […], les bergers vous donnent du lait, du fromage, des châtaignes et vous n’aurez rien à craindre de la justice.»
Aujourd’hui, les policiers pensent que Colonna s’est caché dans plus d’un bercail. Ils parlent du «réseau des bergeries». Solidarité des gardiens de troupeaux, confrérie des pastoureaux! Poésie de la Place-Beauvau. L’image d’Épinal ne résistera peut-être pas complètement à la suite de l’enquête. Certes, Frédéric Paoli, le propriétaire de la bergerie de Margaritaghia, qui a lui aussi été arrêté, n’est pas connu pour son engagement nationaliste. Ce serait le responsable d’un camping de Propriano, André Colonna d’Istria (lui aussi interpellé le week-end dernier) qui lui aurait amené «Yvan». Lequel n’a pas de lien de parenté avec «André». Mais ce dernier serait un militant nationaliste. Il y a fort à parier que le «réseau Colonna» n’était pas seulement «pastoral». Les enquêteurs estiment qu’une quinzaine de personnes ont apporté une «aide logistique» à Yvan Colonna. Ils soupçonnent son beau-frère, Claude Serreri, placé en garde à vue.
Que connaissaient les autres membres de la famille de la cavale du berger? Le 2 juillet, appelés à témoigner au procès du «commando Erignac», ils ont affirmé qu’ils n’avaient aucune nouvelle de lui depuis 1999. Les enquêteurs n’y ont jamais vraiment cru. «Ses proches ne paraissaient pas suffisamment inquiets, explique un responsable policier, pour être dans l’incertitude absolue depuis tout ce temps. Nous avons donc cherché ceux qui faisaient les intermédiaires, pour le courrier notamment.» La «plaque tournante» de ce réseau de messagers se trouverait à Ajaccio. C’est en tirant les fils de ce «système de liaison», dit Claude Guéant, le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, que le Raid est arrivé jusqu’aux pentes du Monte Barbato. Il était sur cette piste depuis le mois d’avril, suite à un «renseignement anonyme». Tout en ayant recensé depuis septembre près de 220 bergeries! Interrogé sur le timing de l’enquête (n’était-il pas possible d’interpeller Colonna plus tôt?), Nicolas Sarkozy a répondu: «Il y a eu déblocage il y a cinq ou six mois, une accélération il y a un mois, et c’est devenu très chaud le 29 juin.»
À l’écouter surtout, il y aurait un avant et un après-Sarkozy. Avant lui, c’est le chaos, la guerre des polices et des ego! Roger Marion, l’ancien numéro deux de la PJ, qui a dirigé entre 1990 et 1999 la Division nationale antiterroriste (Dnat), cristallise tous les conflits. Il est à couteaux tirés avec le SRPJ d’Ajaccio, avec les Renseignements généraux. L’affrontement tourne au psychodrame en mai 1999: alors que Colonna est mis en cause par les membres du commando Erignac qui viennent d’être arrêtés, il parvient à s’échapper, parce que les policiers laissent passer trop de temps avant d’essayer de l’interpeller. Par la suite, pour rattraper cette bavure, les investigations partent tous azimuts. Venezuela, Brésil, Antilles, Madagascar, Lozère ou Val-de-Marne. Corse aussi bien sûr. Mais le Raid est écarté des recherches par Roger Marion au profit de la Dnat. En 2002, quand Nicolas Sarkozy s’installe Place-Beauvau, il réorganise tout le dispositif. Il remplace Marion. Il augmente les effectifs. Il met en place une «cellule» qui se réunit tous les quinze jours pendant un an. Y participent, sous la férule de Claude Guéant, les responsables du Raid, des RG, de la DST, de la PJ qui ont baptisé entre eux cette «task force»: GRB, groupe de recherche du berger.
Dès son arrivée, Nicolas Sarkozy insinue que ces prédécesseurs n’ont pas fait le nécessaire, oubliant un peu vite que huit membres du commando ont tout de même été arrêtés sous Chevènement. Quand il reçoit Mme Erignac, comme le faisait discrètement avant lui Daniel Vaillant, il l’annonce haut et fort. La traque du berger est son obsession. Il lit et relit le dossier, suggère des directions de recherche, connaît certains procès-verbaux par cœur. Dans cet activisme, il faut voir le désir sincère de rendre justice à Claude Erignac et à sa famille, la volonté forcenée de montrer que sa politique fondée sur «le dialogue et le rétablissement de l’ordre en Corse» est la bonne, et une habile stratégie de communication… Cet investissement personnel l’autorise à revendiquer sa part de succès dans la spectaculaire arrestation. Mais l’oblige aussi en à assumer toutes les conséquences. Y compris les interrogations sur le calendrier de l’arrestation, qu’il a balayé d’un revers de la main. Y compris la «bataille politique» qu’annoncent les défenseurs d’Yvan Colonna, Antoine Sollacaro et Pascal Garbarini. «Contrairement aux prévenus du procès Erignac qui manquaient de charisme, dit un proche du berger, Yvan a l’étoffe d’un mythe.» Voilà pourquoi Nicolas Sarkozy n’en a sans doute pas fini avec le berger de Cargèse. M.-F.E.
Marie-France Etchegoin

Dossier arrestation Colonna

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