Tandis que les manifestations en faveur des hommes accusés d’hospitalité envers Yvan Colonna grandissent en Corse, les enquêteurs mettent de l’eau dans leur vin et semblent réduire le fameux réseau des bergeries à une accumulation d’amitiés et de parentés.
Le village d’Olmeto a manifesté en masse en solidarité avec le berger Paoli accusé d’avoir hébergé Yvan Colonna. Des élus et des hommes et femmes de toutes conditions s’étaient réunis sous une banderole sur laquelle était inscrite : « L’hospitalité n’est pas un crime ».
La Corse toute entière ne parle plus que de ça : « Comment ose-t-on arrêter des personnes qui n’ont fait qu’ouvrir leurs portes à une personne recherchée ? » Les opérations de police se heurtent à une tradition séculaire. Du coup les enquêteurs mettent de l’eau dans leur vin. L'éventuelle appartenance d'André Colonna D'Istria - interpellé dans l'enquête sur les soutiens à Colonna- à Corsica Viva, organisation nationaliste dont le bras armé est le "FLNC du 5 mai 1996" ne doit pas induire en erreur, insistent les enquêteurs.
"Ce qui compte, c'est la région, le Sud. Il y a davantage d'affinités géographiques que liées à un mouvement", précise un homme du RAID.
Au sein même de la famille Colonna, certains sont proches d'un mouvement, comme le FLNC Canal Historique, et d'autres avaient des liens avec le Mouvement pour l'autodétermination (MPA) dont le bras armé était le FLNC Canal habituel (voir l’un de nos précédents articles). En 1996 le Canal habituel se dissolvait. Mais les militants les plus intransigeants fondaient alors le FLNC du 5 mai bientôt rejoints par certains membres de Resistanza ancien bras armé de l’ANC. Ce sont certains de ces militants que l’on retrouve aujourd’hui pour partie dans le FLNC Union des Combattants et pour partie dans le FLNC 3. Certains membres de Resistanza étaient très surveillés et ont souvent été arrêtés pour la fuite d’Yvan Colonna. Citons seulement F. M… dont la maison a été maintes fois perquisitionnée. Les policiers pensent qu’Yvan Colonna a d’abord été pris en charge par des membres du FLNC du 5 mai pendant quelques mois. Le réseau de l’extrême-sud l’a menée de cache en cache. « Prétendre qu'il se soit uniquement caché dans des bergeries est idiot, nous déclare un militant clandestin. Quand Yvan a pris la fuite au mois de mai il commençait à y avoir des randonneurs. Il a été caché chez des personnes. Puis il a été exfiltré. Il revenait souvent en Corse. Mais il n’y séjournait pas ».
Le "fugitif" a en réalité bénéficié d'aides "multiples", qui reposaient "sur des cercles différents (...) parfois sans liens réciproques, mais pas franchement très proches du nationalisme corse", ajoute une autre source.
C'est « peut-être d'ailleurs pour cela qu'il n'a pas été arrêté plus tôt », soulignait-on mardi au ministère de l'Intérieur. Sacrée perspicacité !
« Yvan Colonna savait que la direction du FLNC balançait des renseignements aux RG » nous déclare une autre source. Il savait que cela se passait ainsi en 1986-87 quand son ami Jean-Baptiste Acquaviva a été abattu par le colon Roussel. Il ne faisait plus confiance aux chefs. C’est pour cela que le secteur Sagone-Cargèse s’est autonomisé. Ici, le Canal habituel et le Canal historique s’étaient alliés puisque Joseph (Caviglioli) le beau-frère d’Yvan dirigeait le Canal habituel. Joseph, après une période très dure en 1990-91, s’était rapproché d’Yvan. Il était d’ailleurs là quand la conférence de presse a été donnée devant TF1 juste avant qu’Yvan ne prenne la fuite. On est d’ailleurs très intrigué par le rôle joué par Joseph dans l’assassinat. Ceux qui le connaissent ne le voient pas rester les bras croisés alors que se préparait un pareil coup. S’il était au courant bien sûr. »
« Lorsque son nom apparaît après l'arrestation de l'essentiel du commando, en mai 1999, et surtout lorsque commence sa cavale, Yvan Colonna est peut-être devenu un "symbole" pour les nationalistes » note un enquêteur. « Mais, même si ces derniers ne se privent pas d'en profiter, il n'est plus franchement des leurs ».
Ce même enquêteur note également qu’il aurait été plus dangereux que productif pour le fuyard de trop s'en remettre à ces milieux, divisés voire réciproquement hostiles. Les balances n’ont jamais manqué dans le mouvement nationaliste qui ne compte plus les « cozze » lancés par les uns contre les autres.
Le risque que certains tentent de négocier leur liberté en « vendant » Colonna était également probable.
Les enquêteurs pensent ou font sembler de penser qu’il a bénéficié à 80% du réseau des bergeries dont il faudra un jour expliquait comment il fonctionnait puisque les bergeries sont inoccupées durant une moitié de l’année. La neige qui couvre les massifs empêche de plus le cheminement dans la montagne. Mais un haut fonctionnaire de la police qui ne connaît pour seuls sommets que les trottoirs de Paris insiste avec des airs importants sur ce « réseau des bergeries » si commode. Il décrit tout de même d’autres possibilités comme les cercles "de la simple camaraderie, ceux liés à l'esprit de clan et, bien sûr, à la famille » les cibles des prochaines descentes policières. Voilà qui va arranger le climat dans l’île.
Pour l’instant la famille n'a, à ce jour, fait l'objet d'aucune interpellation –« il ne faut pas la transformer en martyre », soulignait-on mardi à Paris- elle devra, au minimum, être entendue, ne serait-ce que pour expliquer comment Colonna a pu être arrêté en possession d'une lettre de son fils, datée du 3 mai.
En attendant Frédéric Paoli, le propriétaire de la bergerie où a été arrêté Yvan Colonna vendredi dernier, a été mis en examen mercredi à Paris pour "recel de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».
Le juge d'instruction Gilbert Thiel lui a également notifié des poursuites pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Le parquet a requis son placement en détention provisoire, qui devrait être prononcé dans l'après-midi par un juge des libertés.
Quatre autres personnes étaient par ailleurs toujours en garde à vue à la Division nationale antiterroriste (DNAT), jeudi après-midi, à Paris et en Corse.
Il s’agit du frère de la compagne d'Yvan Colonna et de la compagne du premier, du propriétaire d'un camping de Propriano et de son épouse.
Ils sont donc soupçonnés comme Frédéric Paoli d'avoir fourni des hébergements ou des moyens de subsistance à Yvan Colonna lors de ses quatre années de cavale.
Dossier arrestation Colonna
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