Le procès des assassins présumés du préfet Erignac a tendance à tourner à la farce. Dans un désert médiatique quasi total, la défense oppose des arguments qui pourraient prêter à rire s’il ne s’agissait pas de la mort d’un homme et de la liberté de huit autres.
Mardi 10 juin au matin, Me Patrick Maisonneuve, avocat de Vincent Andriuzzi, considéré comme un des "inspirateurs" de l'assassinat du préfet, a demandé à ce qu'une interview de J.P. Chevènement au Figaro Magazine soit ajoutée au dossier de la cour. Dans cette interview, J.P.Chevenement faisait part de sa conviction que le FLNC avait commandité ce crime. Les preuves ? Aucune. Mais qu’importe pour l’ancien ministre devenu récemment nouveau vieillard battant en retraite.
La semaine passée, son confrère Me Éric Dupond-Moretti, avocat de Jean Castela, avait confié à la cour la cassette audio d'un entretien accordé quelques jours plus tôt à RTL, au cours duquel J.P.Chevenement tenait des propos similaires. "On peut dire sans risque de se tromper aujourd'hui que cet assassinat a en réalité été commandité par le FLNC", avait affirmé l'ancien ministre de l'intérieur sur RTL le 29 mai.
"Pour moi, l'explication est simple: cet assassinat a été revendiqué par un groupe inconnu, Fronte Ribellu. Ce groupe n'était qu'un faux-nez du FLNC", avait-t-il encore dit.
Jamais Fronte Ribellu n’a revendiqué l’assassinat du préfet Erignac. Mais là encore qu’importe. La défense, décidément très faiblarde, voit là une béance. "Ces déclarations se heurtent à la thèse de l'accusation", a expliqué Me Maisonneuve, qui tente de profiter de la contradiction.
"Si l'on en croit le ministre, c'est le FLNC qui a commandité l'assassinat. Mon client est un dissident du FLNC, donc il ne peut pas avoir ordonné ce crime", a résumé Me Maisonneuve, développant la même ligne de défense que Me Dupond-Moretti.
Toute l’ambiguïté d’une telle défense est que l’accusation portée contre le FLNC ne tient qu’au radotage de Jean-Pierre Chevènement alors que tout accuse justement un groupe dissident. Et si les propos de Chevènement sont faux alors tout accuse les accusés y compris la logique de leurs propres avocats. Mais tout cela n’est qu’enfantillage un zeste indécent dans de telles circonstances. Quand on attendait une défense politique, on a droit à des arguments de chat voleur de confiture. Aucun des cinq hommes accusés de cet attentat ne reconnaît y avoir participé.
Stéphane Monti, 32 ans, par exemple, s'est défendu avec aplomb malgré les tortueuses dénégations de ce "petit soldat du FLNC", comme il s'est parfois présenté.
Si la cour a souvent eu du mal à le comprendre, c'est parce que ses explications ont varié depuis son arrestation en octobre 1999. Il est accusé d'avoir participé à trois actions menées en 1994 à Mende (trois attentats à l'explosifs), Nice (interruption d'une épreuve d'agrégation) et Paris (attentat contre le rectorat). Il a toujours reconnu avoir participé seulement à l'opération de Nice et contesté les autres.
Mais là où ses déclarations ont changé, c'est sur le nom de ses complices. Jean Castela, Jean-Philippe Antoloni, Vincent Andriuzzi et Benoît Fustier, a-t-il dit lors de sa garde à vue. Ces quatre hommes sont également jugés par les assises spéciales. Devant la juge d'instruction, il s'est donc rétracté mais sans intelligence. Il ne dénonçait plus que Fustier et soutenait que la police l'avait "obligé" à donner les autres noms. Devant la cour, il a affirmé mardi que les policiers l'avaient frappé et avaient tout inventé. "Ils ont fait un faux", a-t-il assuré, refusant d'identifier les co-auteurs et indiquant seulement qu'ils n'étaient pas dans la salle.
"Les policiers ont-ils besoin de vous frapper pour faire un faux ?", l'a questionné le président, Yves Jacob. Interrogé sur des déplacements sur le continent aux dates des autres attentats, l'accusé a multiplié les réponses peu vraisemblables. Il a expliqué par exemple être allé à un match de football à Naples alors que les enquêteurs le pensent à Mende, en Lozère. Face à l'accusation qui note que le kilométrage de la voiture de location ne correspond pas à Nice-Naples, il répond simplement que le loueur s'est trompé.
Mercredi les enquêteurs opposent aux dénégations de Castela un de ses carnets où sont annotés de bien troublantes descriptions de cibles à commencer par le rectorat de la rue Curial. Ils sont persuadés que les Bastiais formaient une cellule clandestine et plastiquaient d’abord pour le Front ensuite pour leur propre dissidence.
Ce carnet relié de moins de 10 cm de haut contient de nombreuses annotations de la main de Jean Castela, soupçonné d'avoir participé comme auteur ou complice aux attentats de 1994 et 1997 et d'avoir été "l'inspirateur" de l'assassinat du préfet Claude Erignac.
Saisi lors de l'interpellation de Castela en novembre 1998, ce carnet renferme "tous les éléments qui peuvent servir à un activiste du FLNC canal historique pour commettre des attentats", résume à l'audience Philippe Frizon, commissaire principal à la DNAT (Division nationale anti-terroriste).
Il ne contient cependant que des éléments relatifs au dernier attentat de 1994, celui contre le rectorat de Paris le 15 septembre 1994, avec notamment des plans et annotations précis, mais rien concernant l'assassinat du préfet le 6 février 1998.
L'ébauche manuscrite du texte de revendication de cette action figure également dans le carnet et prouve, selon les enquêteurs, que l'accusé "maîtrise le canal de revendication de l'organisation".
De son côté, Jean Castela, qui n'a pas encore été interrogé sur ce sujet par la cour, a indiqué lors de l'instruction qu'un inconnu lui avait dicté certains éléments ou demandé d'en recopier pour les remettre à quelqu'un qui viendrait les demander. Personne ne les a jamais réclamés, a-t-il précisé.
Les avocats opposent à ces faits une défense curieuse. Ils demandent à ce que les faits soient prescrits car pendant trois ans aucun acte judiciaire n’est venu les enrichir. Selon eux, les actes ne seraient donc plus judiciairement condamnables depuis 1998. La manœuvre a déjà échoué à deux reprises. Son inconvénient est qu’elle se déroule sur la forme et non sur le fond. Si la Cour d’Assises refuse la prescription comme l’ont déjà fait la Cour d’appel et la chambre criminelle, ils auront tout perdu. Leurs clients seront jugés coupables et prendront le maximum.
Très curieusement, le Président ne montre guère de cohérence. Il n’a pas laissé le temps aux mis en examen de s’expliquer. Jeudi matin : relâche. Jeudi après midi commenceront les interrogatoires relatifs aux attentats commis en 1997 par le groupe sans nom.
La cour a ensuite entamé l'examen d'une série d'attentats commis à l'automne 1997 contre l'ENA à Strasbourg (4 septembre) et un établissement thermal à Vichy (11 novembre). Jeudi, elle s'intéressera à l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella en Corse-du-Sud (6 septembre), où avait été dérobée l'arme qui avait servi à tuer le préfet de Corse en février 1998.
Cinq des onze accusés sont concernés comme auteur ou complice par les attentats de Strasbourg et Vichy qui marquent l'apparition du "groupe des anonymes", puisque pour la première fois, et contrairement aux attentats de 1994, les communiqués de revendication ne portent ni le sigle FLNC, ni le dessin traditionnel du combattant encagoulé et armé.
Ce groupe des anonymes avait revendiqué ensuite l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella et l'assassinat du préfet Erignac. C’est donc au pas de charge mais en oubliant de nombreuses mesures que la musique avance. Quitte à ce qu’on n’y comprenne plus rien.
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