Lethier, D�d� la Sardine, Holzer... et les autres
Apr 29, 2003
Autheur: L'investigateur

20 milliards de francs�, dont 3,5 milliards de subventions publiques. C'est le c�ut que repr�senta, le rachat par Elf, de la raffinerie Leuna en ex RDA. Presque 300 millions de francs ont servi � ce qu'on appelle pudiquement le " lobbying ". En fait, � acheter et corrompre. Les deux b�n�ficiaires de ces 300 millions, l'Allemand Holzer et surtout le Fran�ais Lethier, ont toujours d�menti avoir revers� de l'argent. Les documents et auditions en possession de L'investigateur et qui �manent de la Justice suisse et fran�aise, prouvent le contraire. Et les juges, � Gen�ve et � Paris, se sont forg� une certitude au fil des ann�es d'enqu�te : de l'argent a �t� redistribu� sous forme de pots-de-vin, en Allemagne et en France et ce sont les services secrets fran�ais, via la DGSE et Pierre Lethier, qui ont r�parti les fonds.

Le 4 juin 1992, Pierre Lethier, 47 ans, est � l'origine de la constitution " par ordre personnel donn� � la soci�t� bancaire d'administration et priv�e " Verwaltungs- und Privatbank Vaduz " au Liechtenstein, d'une soci�t� d�nomm�e " Stand By Establishment Vaduz " et enregistr�e sous le num�ro 259.104. Le juge d'instruction genevois Paul Perraudin qui enqu�te dans l'affaire des centaines de millions d'Elf disparus entre autres via la Suisse et qui s'int�resse en particulier � l'ancien agent secret fran�ais qui r�side e.a.comme lui � Gen�ve, constate par �crit et en annotation : " soci�t� constitu�e � la demande de Pierre Lethier, pouvoir en faveur de Strub, Lethier et Holzer ".

C'est que le juge P�raudin, petit homme qui ne paye pas de mine, mais qui, tel une fourmi infatigable, n'a eu cesse de remonter � coups de demandes d'aide ou d'entraide, de perquisitions et de commissions rogatoires internationales, les circuits de l'argent suspect d'Elf, est arriv� au bout d'une liste exhaustive, appel�e " la tapisserie " dans le langage des initi�s et dont L'investigateur est parmi les premiers � avoir �t� en possession en �t� 2001. " Ce n'est qu'ainsi que je r�ussirai � comprendre le flux de l'argent d'Elf et surtout, les diff�rents chemins qu'il a pris ", nous confia le juge dans son bureau. Et P�raudin a compris.

Le 2 septembre 1991, le Corse Andr� Guelfi, encore appel� " D�d� la Sardine " et sa soci�t� Nobelpac Vaduz au Liechtenstein passent un �trange march� avec Sofax, la banque log�e � l'adresse d'Elf, dans la Tour de la D�fense, une banque qu'on retrouvera d'ailleurs en mars 2001 sur la liste des comptes non publi�s de la coop�rative bancaire de clearing " Clearstream ". Cet accord aboutit au virement, la veille de No�l 1992, de la coquette somme de 256 millions de francs sur le compte num�ro 39.370 ouvert le m�me jour ( !) de la soci�t� de Guelfi. 36 millions iront dans la minute sur les comptes de la soci�t� " Showfast Ltd Londres " du Cr�dit Suisse de Gen�ve " en faveur de Pierre Lethier ", comme le rel�ve Perraudin. Egalement au m�me moment, 220 millions de francs atterriront sur le fameux compte de la soci�t� �voqu�e plus haut, la " Stand By Establishment Vaduz ", constitu�e sept mois plus t�t par� Pierre Lethier.

Deux virements successifs, le premier d'un montant de 55,5 millions en date du 4 f�vrier 1993 et le second de 4,25 millions en date du 6 avril 1993, atterriront directement sur un compte " en faveur de Pierre Lethier " � Vaduz. Le reste de l'argent du lobbying rejoindra les comptes de diverses soci�t�s et instituts bancaires, en �troite relation avec l'autre agent secret de l'affaire Elf, Dieter Holzer ou encore l'Irakien Nadhmi Auchi via sa banque Paribas, sous mandat dans l'affaire Elf-Ertoil . Et l'argent qui a officiellement et selon les d�positions et de Lethier et de Holzer, constitu� leur r�mun�ration personnelle pour activit�s de lobbying dans l'int�r�t d'Elf et qui n'aurait donc par cons�quent jamais �t� redistribu�, s'engouffre dans un tableau dress� personnellement par le juge Perraudin et recensant plusieurs centaines d'adresses et de comptes bancaires, de soci�t�s et de fiduciaires interm�diaires. Une construction � y perdre son latin !

Or, comme le r�v�lent les documents secrets de la Justice genevoise en possession de L'investigateur, le juge Perraudin et le Procureur Bertossa n'ont pas perdu leur latin ! Dans un document dat� au 14 septembre 2000, le juge P�raudin constate en page 6 : " vu la non transparence du flux de l'argent, il s'impose de conclure que la totalit� ou une partie des FRF 256 000 000 ont �t� vers�s � des tiers, des d�cideurs publics, des personnes disposant de l'autorit� d'�tat, des �lus et d'autres interm�diaires. " Et en page 13 de la m�me note, P�raudin accuse : " Des personnes physiques et juridiques ont b�n�fici� sous le nom de code " Observatoire est-allemand " des sommes d'argent d�termin�es. D'autres personnes, de nationalit� fran�aise, ont �galement re�u sous le m�me nom de code d'importantes sommes d'argent. "

Les magistrats genevois -et ils sont rejoints en cela par leurs homologues fran�ais- n'accordent donc aucun cr�dit aux d�n�gations de Pierre Lethier affirmant mordicus que les fameux 292 millions de francs constituent tout simplement la r�mun�ration personnelle des deux lobbyistes Lethier et Holzer. Pour P�raudin et �galement Van Ruymbeck et Joly, Lethier a dit une seule fois la v�rit� ; c'est quand il affirma l'an pass� que " l'argent est revenu en France ".C'est son avocat, ma�tre Strub (qu'on retrouve dans la cr�ation de " Stand By ") qui fait d'ailleurs �tat de ce retour d'argent en octobre 2 000, dans une interview au "Herald Tribune " : " j'ai accueilli le 7 mai 1992 dans mon bureau une r�union entre Lethier, Holzer et un dirigeant d'Elf, Hubert Leblanc Bellevaux. Ce dernier m'a remis un contrat �tablissant les commissions � verser ".

L'agent secret s'est �vapor�, le restaurateur de Sirven � Gen�ve aussi

" M. Lethier Pierre, Roger, MARCEL, Mandat d'Arr�t : 28/09/00, ne le 21/03/55 � Gray (70) de Marcel et Monique Cuenet, demeurant 79, chemin de Ruth 1223 Cologny-Gen�ve, en Suisse. " La fiche de signalisation envoy�e aux autorit�s judiciaires internationales et concernant Pierre Lethier est laconique et la belle villa avec vue plongeante sur le lac L�man a �t� d�sert�e depuis longtemps par l'ancien colonel des services secrets fran�ais. Une gardienne vigilante et agressive �loigne les visiteurs trop curieux du portail d'entr�e. " Monsieur L�thier n'est pas l� et je ne sais pas quand il revient " nous crie-t-elle !

Pierre Lethier s'est en effet �vapor� et avec lui, les explications dont le p�le financier parisien compos� des juges Van Ruymbeck, Joly et Vichnievsky, aurait tant besoin pour savoir qui a touch� quoi dans l'affaire Elf. Car si Alfred Sirven est certainement celui qui saura dire pour quelle raison et dans quelle direction politique et personnelle tant d'argent a �t� investi dans le lobbying, Lethier et son coll�gue allemand Holzer connaissent seuls les b�n�ficiaires pr�cis de presque 300 millions de francs dont surtout Lethier a mis en place d�s 1992 un syst�me compliqu� et non transparent de r�partition, comme en t�moignent les tableaux secrets de la Justice genevoise.

A " l'Auberge d'Onex ", superbe restaurant gastronomique en banlieue genevoise, le patron, Valentino Rusconi, se rappelle des r�ceptions et repas opulents d'Alfred Sirven en compagnie de ses amis fran�ais et allemands pour discuter affaires. Il nous fixe rendez-vous pour apr�s le service afin de nous d�crire plus en d�tail ces personnages qui entouraient Sirven et L�thier. Quand nous revenons, il n'est plus l�. " Il est parti en vacances ", explique son ma�tre d'h�tel. " Nous ne savons pas quand il revient. "

A l'h�tel " Le Richemond ", en plein centre de Gen�ve, M., un r�ceptionniste, accepte de nous parler malgr� la formelle interdiction de sa direction. Il reconna�tra sur photos, dans un bistrot, certains hommes politiques allemands ayant log� � l'h�tel et s'�tant r�uni avec Sirven et L�thier dans un petit salon du " Richemond ". Il nous fixe rendez-vous pour plus de d�tails � son adresse priv�e, un quatri�me �tage d'un immeuble de Gen�ve. Quand nous y arrivons, la porte restera ferm�e. Le lendemain aussi. Et les jours suivants �galement.

" L'affaire Elf est un roman � cl�s ". La citation est de Pierre L�thier. Ce dernier a occup� de tr�s hautes fonctions dans les services de renseignement fran�ais, notamment la DGSE o� il fut chef de cabinet de trois directeurs successifs (de Marenches de 77 � 81, Marion de 81 � 83 et Imbot de 85 � 86), et porte le grade de colonel. C'est lui qui " traitait " par exemple pour la DGSE l'ex mercenaire Bob Denard. Et qui fut �galement " l'agent traitant " d'un certain� Alfred Sirven avant de devenir le coordinateur de l'intervention des services fran�ais dans l'op�ration Elf-Leuna.

Les juges fran�ais se sont pos�es d�s le d�part beaucoup de questions sur l'intervention massive des services secrets fran�ais dans cette sombre affaire Elf. Et ont constat� que depuis ses origines sous de Gaulle, les structures internes et les relations externes d'Elf, sont investis par des hommes de la DGSE. Elf devient une sorte de deuxi�me minist�re des affaires �trang�res, dont le syst�me parall�le se fait surtout remarquer � l'�poque en Afrique. Les hommes d'Elf ont �videmment beaucoup plus de marche de man�uvre que les diplomates fran�ais. Et peuvent tisser leurs r�seaux comme et o� ils veulent.

Pas moins de cinq grad�s de la DGSE seront impliqu�s au nom d'Elf dans l'affaire Leuna. Hubert Leblanc Bellevaux (achat de complexes industriels), Alain Guillon (directeur du raffinage et de la distribution), Alfred Sirven, Andr� Guelfi et� Pierre Lethier. Alain Guillon r�pond dans une audition du 8 juin 2000 au juge Van Ruymbeck : " cet argent sp�cial �tait � objectif multiple ". Et Guillon d'assurer le juge que l'argent de L�thier et Holzer a servi au lobbying politique. Il en sera de m�me dans la d�position de Jean-Claude Vauchez face � Eva Joly le 22 f�vrier 2000 et de celle d'Andr� Tarallo le 2 ao�t 2 000 face � Van Ruymeke

Le juge Van Ruymbeke aura d'ailleurs le privil�ge de recueillir, le 2 ao�t 2000, les seules d�positions de Lethier. Ce dernier �voque dans son audition son " statut particulier d'agent secret fran�ais " et sa mission " d'infiltrer des agents fran�ais dans la toile �conomique mondiale ". Il �chappe de peu � une mesure d'�crou � la suite de cette audition et conclut dans son livre " Agent secret " : " on ne veut rien savoir du fond de l'affaire Elf ". Lethier avait �galement confirm� ce jour l� � Van Ruymbeck que " des pots-de-vin avaient �t� vers�s � certaines personnes en France ".

Van Ruymbeck d�livrera un mandat d'arr�t international contre L�thier que les autorit�s suisses se refuseront d'ex�cuter. Le 10 octobre 2001, un proche de L�thier, Thierry Imbot, fils de l'ancien patron de la DGSE dont Lethier fut chef de cabinet et qui avait d�clar� quelques semaines plus t�t avoir des r�v�lations � faire dans le cadre de l'affaire Elf, meurt, d�fenestr� dans son nouvel appartement � Paris. L'enqu�te conclut � un accident. Lethier s'�vapore�

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