C�est l�une des criminalit�s les plus myst�rieuses qui soit. La police peine � infiltrer le milieu chinois. Enqu�te du quotidien Le Monde.
Les policiers fran�ais se disent tr�s pr�occup�s par le d�veloppement de ces r�seaux criminels, qu'ils avouent conna�tre encore tr�s mal. Les �normes profits g�n�r�s par les trafics de migrants ont d�j� donn� lieu � une lutte sanglante entre groupes concurrents.
Les policiers les surnomment "les canards". Candidats � l'immigration vers la France, ces clandestins chinois sont pris en charge par des fili�res pour entrer sur le territoire. Fin septembre, d�s leur descente d'avion � Roissy, trois d'entre eux �taient attendus par deux lieutenants d'un chef de r�seau, qui les ont conduits en taxi vers des h�tels de la r�gion parisienne.
Les trois "canards" avaient d�bours� environ 15 000 euros chacun pour obtenir leur billet. Pour eux, Paris n'�tait qu'une �tape ; ils devaient partir en train vers l'Italie et l'Espagne, mais n'en ont pas eu le temps.
Cette fili�re a �t� d�mantel�e par la 2e division de la police judiciaire de Paris. Elle t�moigne d'un ph�nom�ne qui touche toute l'Europe : le d�veloppement d'une criminalit� chinoise centr�e sur l'acheminement irr�gulier de migrants chinois. � l�int�rieur d'une communaut� qui fait peu parler d'elle s'est d�velopp�e une d�linquance aux contours impr�cis et aux codes particuliers, qui nourrit les fantasmes de l'opinion et les craintes des pouvoirs publics.
En mati�re de lutte contre l'immigration irr�guli�re, les Chinois sont devenus la "plus grande pr�occupation" des policiers, selon Denis Pajaud, chef de l'Office central de r�pression de l'immigration irr�guli�re et de l'emploi des �trangers sans titre (Ocriest). En 2002, 4 500 clandestins chinois n'ont pas �t� admis � la fronti�re, soit 73 % de plus qu'en 2001. Au premier semestre 2003, le chiffre est en augmentation de 30 %.
Aujourd'hui, le tiers des fili�res sur lesquelles enqu�te l'Ocriest sont chinoises. Sept dossiers sont � l'instruction � Paris. En Allemagne, les Chinois interpell�s en situation irr�guli�re sont en augmentation de 176 % au premier semestre 2003, par rapport � la m�me p�riode en 2002.
� raison d'un passage "factur�" entre 10 000 et 20 000 euros, les fili�res chinoises d'immigration irr�guli�re g�n�rent d'�normes profits, sources de conflits entre les r�seaux. Trait� comme une marchandise, endett� avec sa famille pour plusieurs ann�es, le clandestin est souvent victime de la criminalit�. La concurrence donne lieu � des r�glements de comptes sanglants et � des rackets entre r�seaux mais aussi � des enl�vements et � des s�questrations de "client�le". En 2002, la 2e division de la police judiciaire de Paris (sept policiers y sont sp�cialis�s dans la criminalit� asiatique) a trait� 43 affaires de ce type.
Les groupes criminels se disputent les "canards" d�s leur arriv�e � l'a�roport de Roissy. Les arrivants sont parfois captur�s, puis s�questr�s dans des chambres d'h�tel, afin d'obtenir des fonds de leur famille, rest�e au pays. En janvier, rue d'Aubervilliers, � Paris, un Chinois de 17 ans a �t� suspendu par les jambes du neuvi�me �tage d'un immeuble. Ses ravisseurs tentaient de le convaincre d'appeler ses parents. Il est tomb�, s'est accroch� � des c�bles. Il est aujourd'hui h�mipl�gique.
L'utilisation de la "feuille de boucher" - un hachoir rectangulaire - illustre l'aspect souvent sanglant des m�thodes employ�es. Il permet d'infliger des blessures aux jambes et aux mains qui privent un homme de sa force de travail. En mars 2001, un Chinois sirote un th� � une terrasse, dans le 3e arrondissement de Paris. Il avait utilis� les "canards"d'un r�seau rival ; mal lui en a pris. Des agresseurs lui ont entaill� les nerfs � coups de "feuille".
La brigade criminelle parisienne enqu�te actuellement sur deux meurtres, survenus � quelques jours d'intervalle. Le 26 juin, un couple de commer�ants sexag�naires d'origine chinoise et leur fils ont �t� retrouv�s ligot�s et b�illonn�s dans la cave d'un pavillon � Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), apr�s avoir �t� tortur�s et tu�s � coups de couteau. Le 1er juillet, le corps d'une Chinoise de 42 ans et celui de sa fille de 9 ans �taient d�couverts � leur domicile dans le 20e arrondissement. La fillette avait �t� �trangl�e.
Dans les deux affaires, les enqu�teurs soup�onnent un r�glement de compte commercial. Ils n'ont, pour l'heure, proc�d� � aucune interpellation. Car, dans ces dossiers comme souvent, les policiers se heurtent � la difficult� de p�n�trer une communaut� herm�tique et d'appr�hender une criminalit� tr�s organis�e. "Rien n'y est laiss� au hasard, confie un enqu�teur de la brigade criminelle. Il y a une grande sophistication dans les fa�ons d'op�rer."
Les groupes criminels chinois ont souvent une tr�s bonne connaissance de la l�gislation fran�aise et ils savent en exploiter les failles. En 2002, environ 250 jeunes Chinois, originaires de la province du Zhejiang, se sont ainsi pr�sent�s isol�ment ou par petits groupes dans des commissariats ou des palais de justice, dans une trentaine de d�partements, en sollicitant leur placement en foyer d'accueil. � la majorit�, cette prise en charge par l'aide sociale � l'enfance facilite l'obtention de la nationalit� fran�aise et donc la possibilit� de faire venir sa famille. Presque tous �g�s de 16 � 18 ans, les mineurs avaient �t� achemin�s par une fili�re au courant de cette proc�dure. Ils avaient obtenu leur visa gr�ce � une soci�t� fran�aise officiellement sp�cialis�e dans les s�jours linguistiques, dont le directeur a �t� mis en examen en juin.
Ce sens de l'organisation se retrouve aussi dans la d�linquance, qui se greffe plus ou moins directement sur l'immigration irr�guli�re : faux papiers, blanchiment d'argent, prostitution. "C'est pluridisciplinaire, r�sume M. Pajaud. �a va du trafic de faux passeports de pays comme le Japon ou la Cor�e qui ne demandent pas de visas pour la France � la prostitution, pour que les filles puissent payer ce qu'elles doivent � ceux qui les ont fait venir." Selon la brigade de r�pression du prox�n�tisme, on assiste � une "mont�e en puissance" du prox�n�tisme chinois, inexistant jusqu'� la fin 2001. En janvier 2003, � Paris, le nombre de prostitu�es chinoises �tait estim� � 50.
En mati�re d'�conomie souterraine, l'affaire du bureau de change Moncomptoire � Paris (9e), en juin 2000, a �t� un des rares cas o� le blanchiment d'argent a pu �tre prouv�. Dans ce bureau de change, pr�s de 1,6 milliard de francs a �t� blanchi en dix-huit mois. Ces fonds, vers�s en esp�ces puis envoy�s en Chine, avant d'�tre en partie rapatri�s en France, repr�sentaient les b�n�fices non d�clar�s de grossistes et de restaurateurs.
Inaugur� en septembre, le groupement d'intervention r�gional de Paris a pour objectif d'obtenir davantage de r�sultats dans cette lutte contre l'�conomie souterraine. L'une de ses priorit�s sera de se pencher sur les nombreux rachats de petits commerces dans le 11e arrondissement, que les policiers suspectent de servir au blanchiment.
(Fr�d�ric Chambon et Piotr Smolar)
La communaut� chinoise en France
Les chiffres. Selon le recensement de 1999, 28 319 Chinois vivent en France, auxquels s'ajoutent 8 575 immigr�s ayant obtenu la nationalit� fran�aise. Ce nombre appara�t sous-�valu�. L'Office des migrations internationales (OMI) et l'Office fran�ais de protection des r�fugi�s et apatrides (Ofpra) ont en effet enregistr� 43 481 entr�es en provenance de Chine entre 1990 et 1999, dont 40 % ont fait une demande d'asile. Fin 1990, les services de police �valuaient � 5 000 le nombre d'entr�es ill�gales annuelles de Chinois.
* L'origine. Outre les r�fugi�s venus du Sud-Est asiatique dans les ann�es 1970, la plupart des Chinois de France viennent des zones rurales du Zhejiang, pr�s de Shangha�, au sud-est du pays. Ce sont les "Wenzhou", du nom d'une des villes de cette r�gion. � ce flux traditionnel s'est ajout�e r�cemment une immigration issue des zones industrielles du Nord. Ces migrants sont surnomm�s les "Dong Bei", gens du Nord.
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