La dangerosit� de l�int�grisme musulman
Nov 5, 2003
Pourquoi l'int�grisme musulman est plus dangereux que les int�grismes juifs ou chr�tiens. Un entretien avec Caroline Fourest par Ilana Moryoussef du site proche-orient.info

Dans un livre enqu�te fouill�, � Tirs crois�s, la la�cit� � l'�preuve des int�grismes juifs, chr�tien et musulman � (Calmann-L�vy), la journaliste Caroline Fourest et la chercheuse Fiammetta Venner s'interrogent sur les raisons qui rendent l'int�grisme musulman plus dangereux que les int�grismes juif ou chr�tien. Et elles montrent comment les int�gristes musulmans ont r�cup�r� le vocabulaire et les arguments de l'antiracisme pour marquer des points en Occident. Caroline Fourest sera demain soir au Cercle Foch, parmi les invit�s d�Ivan Leva�.

Ilana Moryoussef Beaucoup de livres ont �t� �crits sur l'int�grisme chr�tien, d'autres sur la menace que repr�sente l'int�grisme juif pour la d�mocratie en Isra�l, les ouvrages consacr�s � l'islamisme se sont multipli�s ces derni�res ann�es. On n'a encore jamais vu de livre qui aborde les trois int�grismes en m�me temps. D'o� cette id�e vous est-elle venue ?

Caroline Fourest L'id�e du livre est certainement n�e pendant la Conf�rence de Durban. Fiammetta Venner (co-auteur du livre et chercheuse au CNRS, ndlr) et moi-m�me travaillons depuis environ dix ans sur l'int�grisme chr�tien. Nous avons eu un choc en voyant trois rabbins ultra-orthodoxes des N�tourei Karta (antisioniste, ndlr) qui manifestaient main dans la main avec un islamiste londonien contre l'existence d'Isra�l. Tout �a au beau milieu d'une conf�rence qui a �t� un v�ritable d�ferlement d'antis�mitisme face auquel nos camarades antiracistes �taient pour la plupart assez peu prompts � r�agir. Deux jours apr�s notre retour, c'�tait le 11 septembre. Quand nous avons vu les tours du World Trade Center s'�crouler, nous avons pris conscience qu'il fallait �viter de tomber dans le pi�ge que nous tendaient les extr�mistes de tous bords : un choc des religions ou des civilisations qui nous engluait tous dans des identit�s confessionnelles. Nous avons pens� que le meilleur moyen pour y r�sister �tait de s'attaquer frontalement aux trois int�grismes religieux - juif, chr�tien et musulman -, d'essayer de les comparer pour repositionner le d�bat autour de la d�fense de la la�cit�. En fait, il nous est apparu que la ligne de fracture ne se situe pas entre l'islam et l'Occident, mais entre th�ocrates et d�mocrates.

I. Moryoussef Vous montrez qu'au cours des trente derni�res ann�es, les int�gristes ont gagn� du terrain.

C. Fourest La fin des ann�es 70 est un moment-cl� dans l'�volution des trois int�grismes. En 1979, c'est la cr�ation de la Moral Majority et le d�but du ralliement du Parti r�publicain � l'int�grisme chr�tien. 1977 marque la chute des Travaillistes en Isra�l � cause de la perc�e �lectorale d'un parti ultra-orthodoxe. Enfin, l'arriv�e au pouvoir de Khomeiny en Iran date de 1979. � l'�poque, on n'a pas tellement pris garde � cette concomitance. Aujourd'hui, je pense que le 11 septembre n'est que l'un des signaux d'alarme les plus criants d'une situation qui se d�grade depuis cette �poque. Depuis la fin des ann�es 70, les uns et les autres travaillent chacun dans leur coin, � leur niveau, � faire reculer les contre-pouvoirs et la rationalit� au profit d'un monde de plus en plus fanatique, de plus en plus instable et de plus en plus violent.

I. Moryoussef Pensez-vous que les trois int�grismes soient de m�me nature ?

C. Fourest C'est la question � laquelle nous avons essay� de r�pondre. Nous �tions � Casablanca juste apr�s le 11 septembre pour un colloque avec des intellectuels marocains et tunisiens en lutte contre l'islamisme. Au milieu du colloque est arriv�e une femme menac�e de mort et oblig�e d'appara�tre visage masqu� pour ne pas se faire assassiner. Fiammetta Venner et moi-m�me intervenions sur l'int�grisme chr�tien qui nous a valu des menaces : Fiammetta a re�u des c�urs de b�uf par la poste en raison de son travail sur les anti-avortements et nous avons failli �tre vitriol�es par des sympathisants du Front national. Mais cela n'a pas la m�me ampleur que ce que subissent nos coll�gues en lutte contre l'islamisme. Donc, notre premi�re question a �t� de nous demander pourquoi l'islamisme pr�sente un tel danger.
L'int�grisme musulman est plus dangereux que les autres int�grismes car il rencontre moins de contre-pouvoirs dans les pays musulmans. C'est souvent l'�tat qui est le bourreau. La r�ponse, nous ne l'avons pas trouv�e dans la nature de la religion. En comparant les trois textes (Ancien Testament, Nouveau Testament et Coran), en les lisant de la premi�re � la derni�re page, on ne trouve rien dans le Coran qui permette de penser que l'islam peut donner lieu � plus de violences que les deux autres religions. L'int�grisme musulman est plus dangereux que l'int�grisme chr�tien ou juif, mais ce danger ne tient pas � la nature de la religion musulmane. Il tient au fait que dans les pays musulmans, l'int�grisme rencontre moins de contre-pouvoirs. Souvent, c'est l'�tat qui est le bourreau. Et dans les pays o� l'islam est minoritaire, c'est justement sa position de minoritaire qui joue en sa faveur. Au nom de l'islamophobie, par peur d'appara�tre comme raciste, on h�site � d�noncer les abus commis au nom d'Allah.

I. Moryoussef L'islamophobie est devenu un concept tr�s en vogue. Sa g�n�alogie m�rite d'�tre rappel�e.

C. Fourest � l'origine, l'accusation d'islamophobie est un concept clairement int�griste. Les premiers � coupables � d�sign�s comme � islamophobes � sont les f�ministes et les r�sistants au r�gime des mollahs iraniens. D�s 1979, la f�ministe am�ricaine Kate Millet est accus�e d'imp�rialisme et de racisme � l'encontre de l'islam pour avoir incit� les femmes iraniennes � refuser de porter le voile (elle avait pourtant soutenu l'opposition au r�gime du Shah). Le terme a ensuite �t� r�activ� au moment de l'affaire Rushdie par les islamistes londoniens. Ces derniers ont compris le caract�re contre-productif de la campagne qu'ils avaient men�e en lan�ant des accusations de blasph�me. Ils ont r�alis� qu'une guerre men�e au nom du racisme anti-musulman serait mille fois plus efficace. Sous pr�texte de combattre le racisme, on s'en prend � tout discours irr�v�rencieux envers la religion, m�me quand il s'agit de d�noncer les abus commis en son nom. Figurez-vous que l'association radicale Islamic Human Rights Commission (qui essaie de se faire passer pour la branche arabophone d'Amnesty international) pr�sente les Taliban et les islamistes palestiniens comme des victimes de l'islamophobie ! Le terme a �t� repris par la gauche antiraciste anglaise, qui craignait une flamb�e de racisme anti-arabe apr�s la premi�re guerre du Golfe. Le mot a ensuite travers� la Manche gr�ce � Tariq Ramadan dont la double casquette de fondamentaliste et de militant tiers-mondiste lui permet d'�tre tr�s entendu � l'extr�me-gauche. Le terme a �t� utilis� par � Le Monde Diplomatique �, puis par � Le Monde �. Il a permis de justifier qu'au nom de la lutte contre le racisme anti-musulmans, on ne r�siste plus du tout � l'int�grisme musulman. On laisse m�me parler certains de ses porte-parole comme Hani Ramadan, le fr�re de Tariq, qui a pu justifier la lapidation des femmes accus�es d'adult�re ou expliquer que le sida �tait un ch�timent divin dans les pages D�bats du journal Le Monde (�dition du 10 septembre 2002, ndlr).

I. Moryoussef Comment se fait-il que les int�gristes musulmans aient d�sormais droit de cit� dans les m�dias fran�ais ? On ne peut plus allumer la t�l� sans tomber sur un repr�sentant de l'UOIF. La cr�ation par Nicolas Sarkozy du Conseil fran�ais du Culte musulman, domin� par les int�gristes, y est-elle pour quelque chose ?

C. Fourest Sarkozy a l�gitim� l'UOIF et lui a ouvert les micros. Il a fait ce que Fran�ois Mitterrand avait fait en 1981 avec le Front national. Il a donn� un signal aux journalistes disant : � Maintenant, vous pouvez consid�rer cette association comme repr�sentative des musulmans de France �. Ce n'�tait pas le cas avant le CFCM. En for�ant des musulmans lib�raux � cohabiter dans un organe totalement artificiel avec de vrais islamistes - comme s'ils pouvaient s'entendre, comme si cette alliance repr�sentait non seulement les musulmans de France mais, par une extension assez bizarre, tous les immigr�s d'origine arabe - il a contribu� � confessionnaliser une question qu'on aurait d� aborder par le biais de la discrimination �conomique et sociale. Le ministre de l'Int�rieur n'�tait pas oblig� d'aller au Congr�s de l'UOIF au Bourget avec des cam�ras. Il n'�tait pas oblig� de faire du CFCM une instance �lue, ce qui en fait un organe repr�sentatif, et par cons�quent politique. Au d�but on nous a dit : � Vous verrez, le CFCM s'occupera exclusivement d'organiser le culte �. Or qu'a-t-on vu ? � la premi�re occasion, en l'occurrence sur le voile, les journalistes se sont naturellement tourn�s vers le CFCM. Et qui se retrouve interview� non plus au nom de l'UOIF mais au nom du CFCM ? Des int�gristes ! Et personne ne rappelle que bien qu'int�gr�e dans une institution qui donne le sentiment d'avoir �t� cr��e par l'�tat fran�ais, cette organisation approuve les attentats-suicides. La derni�re fatwa du Conseil europ�en de la Fatwa (la branche europ�enne de l'UOIF, pr�sid�e par Youssef Qaradhawi, l'interpr�te le plus radicalement intol�rant du Coran , r�f�rence des Fr�res Musulmans vivant en Occident) a tr�s clairement dit que les attentats-suicides �taient des op�rations martyres et qu'aucun civil isra�lien ne pouvait �tre consid�r� comme innocent (session de juillet 2003 � Stockholm). Et pourtant, dans ce d�bat, tout le monde semble anesth�si� !

�2003 L'investigateur - tous droits r�serv�s