Le dernier jour de libert� d'Yvan Colonna
Nov 24, 2003
Corse Matin a publi� en deux �pisodes le r�cit de la capture d�Yvan Colonna. Un �trange sentiment de d�j� vu et toujours les m�mes invraisemblances qui n��tonne pas les journalistes.

� Comment l'�tau s'est resserr� ce 4juillet 2003 sur l'homme le plus recherch� de France dans la bergerie d�Olmeto. Avec un coup de poker lorsque le "berger" est parti dans la montagne sous les regards discrets et inquiets de 30 polici�res du RAID.


Depuis le 4 juillet, terme de la longue cavale de Colonna, les � r�v�lations � se d�livrent r�guli�rement dans les journaux nationaux. La derni�re �mane du Parisien � (voir par ailleurs) et montre que de grosses zones d'ombre subsistent encore sur ces quatre ann�es de � recul �.

Aujourd'hui et demain � Corse-Matin � fait, en exclusivit�, le r�cit du dernier jour de libert� du berger de Cargese, jalonn� d'�l�ments jamais d�voil�s jusqu'� pr�sent et de d�tails tout aussi in�dits.

Et ce, dans le seul souci de faire savoir ce qui s'est pass�, au plus pr�s du terrain et donc au plus pr�s de la v�rit� des faits.

4juillet 2003. 19h15. �Police, ne bouge pas � La voix est ferme. Les mains ne tremblent pas. Pourtant, les deux flics cam�l�ons, terr�s dans le maquis, qui � serrent � Yvan Colonna sont jeunes et n'ont pas six mois d'exp�rience au sein du RAID.

Remontons un peu en arri�re.

Cinq jours pr�cis�ment. Pile � la m�me heure, 19 h 15 : une des cam�ras dissimul�es saisit l'image d'un berger devant l'enclos de la bergerie d'Olmeto. Mais en ce dimanche 29 juin, personne ne la voit l Les clich�s sont collect�s de fa�on automatique. La nuit suivante, ils sont machinalement r�cup�r�s et rang�s en m�moire.

Ce n'est que dans la journ�e du mardi 1er juillet que les policiers regardent le clich� enfin.

Le physique, on le sait, a chang� par rapport au portrait placard� dans toute la France depuis plus de quatre ans. Les enqu�teurs ne sont pas �tonn�s
par la silhouette sensiblement �paissie. Par exp�rience, ils savent que la cavale fait grossir � cause de la s�dentarit� et de la rupture forc�e avec les habitudes alimentaires. Mais il y a les yeux...

Dix flics noy�s dans le maquis

Le regard est le m�me que celui de St�phane, le fr�re, dont la photo est publi�e pr�cis�ment le m�me jour dans � Le Parisien �.

Le talent d'un dessinateur de la police est aussit�t requis : il allonge les cheveux et donne du poids � son vieux mod�le. Les policiers estiment, au jug� graphique qu'il y a trois chances sur quatre pour que le � type � de cette bergerie-l� - c'est le qualificatif qui revient le plus souvent - soit bien Yvan Colonna.

Autour de la bergerie, le dispositif change : il passe d'un coup de 3 � 30 fonctionnaires. Le jeudi 3 juillet, une petite poign�e va musarder prudemment en simples promeneurs. Sous l'aspect de quatre couples de randonneurs en vadrouille. Ils ne verront rien de suspect.

Mais depuis la veille, 10 avaient d�j� plong� directement dans le maquis pour s'y noyer. Au sens propre et au sens figur�. 60 heures non-stop. Sans bouger, dans la chaleur accablante du jour et dans la fra�cheur de la nuit. Avec le minimum vital � manger. Une ou deux barres prot�in�es. Pas plus. Le premier planque � 20 m�tres � peine de l'enclos. Le dernier est, lui, � 800 m�tres.

Il y a ceux qui voient et il y a ceux qui ne peuvent qu'entendre. Derri�re, on fait en permanence le lien entre ce qui est visible et ce qui est audible.

� Quand on a la certitude qu'il est dans la bergerie, on va le chercher �. C'est le plan. Mais rien ne bouge. Jusqu'au dernier jour, le dernier jour de libert�, un 4 juillet, fatidique, d�s sa premi�re heure, au berger de Cargese.


� Non, il est oblig� de revenir! �

Il est 1 heure du matin.

� l'int�rieur de la petite maison de pierres, le rond lumineux d'une lampe �lectrique troue l'obscurit� dans tous les sens. Tout autour on est sur le qui-vive. La torche s'�teint et le lieu est rendu au silence. Jusqu'aux premi�res lueurs de l'aube o� tous les sens policiers sont � nouveau �veill�s par un bruit l�ger de casseroles et une odeur de fum�e.

� 7 h 30, l'individu ouvre la porte et sort pour donner � manger � ses b�tes. Il leur parle � haute voix. C'est en langue corse, mais les oreilles attentives du maquis devinent qu'il s'agit de mots apaisants et affectueux.

Les policiers sont confort�s dans ce qui est d�j�, sans se le dire ouvertement, leur certitude. Mais ils ne bronchent toujours pas. Ils restent aux aguets, c'est tout.

� 13 heures, le � type � sort et se dirige vers les hauteurs du mont Barbatu avec un tout petit sac � dos.

� On ne bouge pas ! �.

C'est la consigne donn�e dans l'urgence. Le premier flic cach� est � moins de 50 m�tres, mais pas un brin d'herbe ne fr�tille. Le sac � dos est trop petit pour que le berger ne revienne pas. Le risque est mesur�, mais il n'en est pas moins �norme. Impossible � ce moment-l� de refouler l'id�e qu'il a flair� une pr�sence pour ruser de la sorte et s'�vanouir une fois encore dans la nature.

� Non, pas possible, il est oblig� de revenir!,,

Le dispositif d'intervention est rapidement modifi�. Les circonstances et la g�ographie imposent qu'il devienne d�sormais concentrique, car la bergerie est le point de jonction de pas moins de quatorze sentiers Avant, �a n'aurait pas �t� tr�s prudent, car le vent peut porter les odeurs de la forte pr�sence humaine jusqu'aux chiens du berger et � ses oies qui font, en quelque sorte, office de sentinelles.

Cette fois, 28 fonctionnaires deviennent des promeneurs � l'aff�t du retour. Une majorit� en couple. � tour de r�le, ceux qui s'approchent de la bergerie h�ritent syst�matiquement du chien de chasse. On peut toujours le l�cher et gagner ainsi de pr�cieux m�tres en feignant d'aller le r�cup�rer...

Comme un vieux copain

La tension s'accentue avec les heures qui s'�gr�nent. Cette fois, on ne jouera plus avec le feu dans le maquis corse: �Ceux qui le voient s'en saisissent! �

� 19 heures, deux � promeneurs � l'aper�oivent enfin.

Il descend vers eux, mais il est encore � une bonne quinzaine de minutes de marche de la bergerie. Dans le soulagement collectif, le silence radio est d�cr�t�. Tout le monde s'enterre rapidement. Les appareils de transmission sont d�j� �teints. L�attente est pesante. Chacun retient son souffle.

Les deux jeunes policiers sortent de leur trou et bondissent sur lui pour le saisir. Surpris, Yvan Colonna tente de s'esquiver vers la montagne, mais il tr�buche.

On fait cercle autour de lui. La cavale prend fin. Sans violence. Presque dans la s�r�nit�. Tous, le fugitif et ses poursuivants, paraissent partager quelque chose qui ressemble � du soulagement.

Les limiers en chef du RAID arrivent, l'escortent et lui parlent, paisiblement. Ils ont ce sentiment irr�pressible qu'ils l'ont toujours fr�quent�, comme un vieux copain qu'on avait un moment perdu de vue�

L'homme qui voulait prendre du recul est rattrap� dans la bergerie d'Olmeto, sur le mont Barbatu, � quelques encablures de Porto-Pollo et de Propriano, en Corse-du-Sud. Ironie du destin le jour de l'Independance day, la f�te nationale am�ricaine.

Quelques heures plus t�t, une d�p�che d'agence annonce l'�chec d'une vaste op�ration de recherche de Colonna en Loz�re, pas tr�s loin de la maison familiale des Erignac. Une de plus.

� 19 h 55, la d�p�che de l'arrestation tombe. Exactement vingt minutes apr�s le coup de fil pass� sur le portable du ministre de l�int�rieur.


II � C'est Sarko qui va �tre content �

Telles ont �t� les premi�res paroles d'Yvan Colonna lors de son interpellation le 4 juillet 2003 dans sa bergerie d'Olmeto. Suite et fin de cavale
Je suis bien Yvan Colonna. � Voil� l'aveu de ce 4 juillet 2003 qui a �t� abondamment repris par tous les m�dias ou presque, au lendemain de 'arrestation du fugitif le plus recherch� de France dans sa bergerie d'Olmeto ().

Mais ce n'est pas ainsi qu'il s'est exprim�. Voici, en gros, l'�change qui a eu lieu ce jour-l�, � 19 h 15 devant l'enclos au moment o� il est interpell�

� - Pourquoi m'arr�tez-vous? Je ne comprends pas. Je ne suis qu'un simple randonneur.
- Est-ce que vous �tes Yvan Colonna?
- Non, vous vous trompez, je ne suis pas Colonna ! �

Mais tr�s vite arrive un des patrons du RAID qui, � distance, n'a rien perdu, bien s�r, de cet instant crucial de interpellation. C'est lui qui intervient:
� - Yvan, �a suffit. On t'a reconnu.
- T'as gagn� C'est Sarko qui va �tre content ! � Puis, quelques minutes plus tard�

� - Enfin, je vais pouvoir revoir mon fils� C'est tr�s dur la cavale� Surtout les hivers, ils ont �t� tr�s durs� Plusieurs semaines dans la m�me bergerie, sans bouger� Il fallait tout le temps se laver � l'eau froide... �

De nouvelles technologies

Contrairement � ce qui a pu �tre �crit, Yvan Colonna n'a pas �t� localis� sur la foi d'une information distill�e par un indic. Le r�seau qui s'est constitu� autour de sa fuite est un petit r�seau qui s'appuie sur quatre, cinq personnes de confiance absolue. Ce ne sont pas des voyous qui l'ont aid�. Sinon, il aurait �t� arr�t� depuis longtemps, car dans ce milieu-l�, celui qu'on est cens� couvrir sert souvent de monnaie d'�change. Les enqu�teurs ne se sont jamais laiss� d�tourner de l'environnement familier du fugitif: la bergerie.

Qu'on l'ait crois� � Marseille, � Saint-�tienne, au Venezuela, dans le fin fond du Costa Rica, � Madagascar, etc., sur un bateau, dans un avion, au comptoir d'un caf�, rel�ve du fantasme, de la ressemblance vague ou bien de quelque informateur soucieux de se faire mousser.

Apr�s l'assassinat du pr�fet Erignac, le RAID est mis sur le coup, mais ses missions d'investigations cessent un an apr�s. Sur la touche. Probablement une d�cision politique. Il est remis en selle par Sarkozy. Un gros budget est d�gag�.

Au niveau logistique, on met d'ailleurs e paquet. � Paris, le groupe de recherche et d'information passera au crible tous les indices. La DST avait d�j� planch� sur quelque 80000 num�ros de t�l�phone�

On cr�e pour l'�le, le GRB, le groupe de recherche du berger. Constitu� de quinze fonctionnaires. Parmi eux des Corses. Tous plac�s sous la direction d'un chef d�nomm�... JR.

Le nouveau dispositif �prouve de nouvelles technologies dans le domaine de la vid�otransmission. Le maquis corse n'est pas c�bl�. Pas de jus. Les techniciens de la police sont pri�s d'�tre inventifs...

200 bergeries au peigne fin

L�enqu�te fait abstraction de tout ce qui a pu �tre fait avant. ta rumeur dit que Colonne va � Cargese voir la famille. Pendant deux mois, � partir d'octobre 2002, le village est truff� de mat�riel sophistiqu�. Mais rien ne se passe dans l'automne de Cargese.

� Pourtant, il est en Corse.�

La police a son intime conviction. Les flics psychologues le confirment: Yvan ne vient certes pas la voir, mais la famille demeure sereine et ne para�t pas souffrir d'un d�ficit de nouvelles. Et comme il n'y a aucun contact t�l�phonique, le lien est forc�ment humain.

Les id�es les plus simples sont s meilleures : Yvan est berger, est dans une bergerie.

Les 200 bergeries de l'�le sont pass�es au peigne fin. Beaucoup sont inhabitables. D'autres habit�es, mais par des bergers parfaitement identifi�s. Il en reste une petite trentaine. G�ographiquement, on privil�gie celles situ�es autour de Cargese et du R 20. On n'a pas oubli� que le premier jour de la fuite, un couple de randonneurs toulousains l'a crois� dans la for�t d'A�tone. Enfin, comme au foot, on fait du marquage de zone, l� o� il a des amis et les connaissances, nationalistes ou pas.

C'est ainsi que, de fil en aiguille, on s'int�resse de pr�s � bergerie d'Olivese �rig�e en hauteur: c'est id�al, on peut voir ut ce qui monte. Et comme les routes d'Olivese d�bouchent sur camping de Colonna d'Istria, on se concentre sur ce site : pas loin, d'ailleurs, il y a la bergerie Olmeto, celle que Paoli pr�te � Colonna. Elle se situe au pied du mont Barbato : cette fois, on peut voir tout ce qui descend...

On est au d�but du mois de juin. Mais les policiers ne rel�chent pas leur attention sur les autres bergeries. Toutefois, on truffe le secteur de cam�ras et de d�tecteurs sismiques qui exigent un d�cryptage attentif dans le maquis corse, il y a du gibier et des sangliers...

Un lit de camp et Corse-Matin

Les jours et les nuits passent toujours pas de d�tection humaine suspecte.
Il faut un truc plus tangible. Le � truc� se produit le samedi 7 juin. La cam�ra a enregistr� une image pr�s du sommet du mont Barbato, � plus de 800 m�tres d'altitude : un lit de camp (vide) et des journaux, Le Journal du dimanche et Corse-Matin.

Un � truc � panoramique qui aurait d� sauter aux yeux des policiers du RAID depuis le d�but, de tous les points cardinaux, de tous les endroits d'o� ils regardent, mais qu'ils n'ont pas vu.

D�s lors, le dispositif s'intensifie. M�me le plus riche des producteurs de cin�ma n'aurait pas imagin� placer autant de cam�ras autour de la bergerie. Pas un millim�tre carr� n'�chappe � la vigilance des flics d'�lite.

L'attente va durer trois longues semaines. Plus rien ne se produit jusqu'� ce fameux 29 juin o�, intrigu� par des bruits de pas. Le chemin de randonn�e passe par l�. Yvan Colonna sort et regarde, pr�s de l'enclos. L'objectif le plus proche le saisit dans une attitude qui a fait le tour du monde cheveux longs, barbe, quelques kilos de plus.
La suite, on la conna�t.

Yvan Colonna s'est enfoui dans le sein de sa terre natale. Pendant quatre longues ann�es. Seul ou presque contre une logistique �norme. La justice tranchera son cas.

Mais ce qui est s�r, c'est qu'il n'a pas failli au mythe du maquis corse qui a ce pouvoir d'engloutir les fugitifs. Ici, la r�alit� a c�toy� la l�gende.

Jean-Marc RAFFAELLI.

Commentaire : une phrase et une seule est importante dans ce r�cit qui n�apporte pas grand-chose aux pr�c�dents sinon d�ajouter de nouvelles invraisemblances (le nombre de femmes du RAID par exemple). C�est la d�n�gation du r�le de l�indicateur. Or selon notre information les nouvelles largesses de l�Int�rieur en mati�re d�informations visent justement � prot�ger l�informateur. C�est r�ussi. Nous publierons une enqu�te sur ce sujet pr�cis dans L�investigateur France. Mais il faudra l�acheter.

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