Lula, Oh la la
Oct 9, 2003

Depuis juillet, une p�tition internationale circule � l'initiative de militants de la gauche britannique pour protester contre la proc�dure disciplinaire visant trois d�put�s et la s�natrice H�lo�sa Helena.

Le texte dit notamment : "C'est avec pr�occupation et consternation que nous apprenons que le Parti des travailleurs envisage l'expulsion de trois de ses repr�sentants intransigeants pour s'�tre prononc�s publiquement contre la r�forme des retraites propos�e par le gouvernement. [...] Si nous n'avons pas � nous prononcer en d�tail sur la politique du gouvernement br�silien, il nous para�t tr�s grave que le parti adopte des sanctions extr�mes contre ceux et celles qui restent fid�les � ses positions traditionnelles. [...]

C'est pourquoi nous demandons que soit abandonn�e toute mesure d'expulsion, afin que soit r�affirm� le r�le du PT et l'esp�rance dont il est porteur pour tous ceux de par le monde qui veulent r�aliser notre r�ve commun d'un autre monde possible."

Ce texte a notamment �t� sign� par de nombreux d�put�s nationaux ou europ�ens (socialistes, gauche radicale, verts), responsables syndicaux et personnalit�s, dont Noam Chomsky, Giuseppe Di Lello Sinuoli, Ken Loach, Ken Coates, Alex Callinicos, Annick Coup�, Robin Blackburn, Peter Gowan, Jean Lambert, Paul Lannoye, Chico Lou�a, Alain Krivine, Didier-Claude Rod, Roseline Vachetta, Greg Tucker. �

Daniel Bensa�d, dirigeant de la Ligue communiste r�volutionaire, section fran�aise de la Ive internationale, n�buleuse �tique et trostkyste, d�crit sur le site de son journal Rouge, les m�faits de Lula, hier encens� aujourd�hui stigmatis� pour ses trahisons. Tr�s r�cemment Lula s��tait rendu � Cuba o� il avait pass� sous silence les crimes castristes tout comme le journal Rouge d�ailleurs o� l�on chercherait en vain un r�cit des �liminations physiques programm� par le � camarade Fidel �.

Percutant dans l�opposition radicale, l�extr�me-gauche ne parvient pas � d�montrer ses capacit�s de gestion d�s qu�elle arrive au pouvoir � moins de devenir comme les autres ce en quoi elle rejoint l�extr�me droite. Nous publions ci-desous l�analyse de Daniel Bensa�d sur la situation au Br�sil.



Pr�s d'un an est pass� depuis la victoire de Lula � l'�lection pr�sidentielle de 2002. Si une majorit� �crasante de la population consid�re toujours ce gouvernement comme le sien, elle envisage de moins en moins la politique qu'il m�ne comme la sienne.

D�s la campagne pr�sidentielle de 2002, � travers une "Lettre � tous les Br�siliens", Lula avait pris des engagements visant � rassurer les march�s, le Fonds mon�taire international (FMI) et les Etats-Unis. D�s la formation du gouvernement, ces engagements ont �t� confirm�s par la nomination � la t�te de la Banque centrale de l'ancien directeur de la Banque de Boston et par la nomination au minist�re de l'Economie et des Finances d'une �quipe plus lib�rale que sociale. Le discours officiel est clair : d'abord ma�triser l'inflation et rassurer les march�s. Ensuite seulement, selon une formule involontairement humoristique du pr�sident Lula, "le spectacle de la croissance allait commencer".
� d�faut du spectacle annonc�, l'�conomie br�silienne s'asphyxie. La "transition" annonc�e est report�e aux calendes. Renversant le slogan de la campagne �lectorale, le sociologue Chico de Oliveira estime d�j� que "la peur triomphe de l'esp�rance". Pour attirer les investissements �trangers, le gouvernement s'est engag� � payer rubis sur l'ongle le service de la dette.
Il a fix� des taux d'int�r�t astronomiques (sup�rieurs � 26 %). Il a retenu l'objectif d�raisonnable d'un exc�dent budg�taire de 4,5 %, au d�triment des services et de l'investissement publics, mais aussi de l'investissement priv�. En cons�quence, les d�penses d'investissement ont chut� de 12 % au cours du seul premier semestre. Le ch�mage grimpe et la situation de l'emploi dans la r�gion de Sao Paolo n'a jamais �t� aussi mauvaise depuis 1995.
La r�forme des retraites, adopt�e en ao�t par le Parlement, sous couvert d'une lutte contre les privil�ges, s'inscrit docilement dans le cadre exig� par la Banque mondiale et dans le mod�le des r�formes en cours dans plusieurs pays du monde. Elle rallonge de sept ans la dur�e de cotisation exig�e des fonctionnaires publics, ce qui signifie une baisse importante des pensions pour la majorit� des salari�s, notamment pour les femmes en raison des interruptions de carri�re. Elle ouvre �galement la porte aux fonds de pension "publics" dont la gestion sera confi�e aux banques priv�es. Sont aussi � l'�tude des privatisations partielles de services publics.

"Good bye mister da Silva ! Lula, reviens !"

Les premi�res cons�quences visibles de ce cours d�sastreux sont doubles.
D'une part, les r�formes annonc�es sont "spectaculairement" en panne. La campagne "faim z�ro" aurait d� s'inscrire dans un projet social d'ensemble incluant r�forme fiscale, politique d'emploi, d�veloppement des services publics ; faute de moyens, elle se r�duit � une campagne de charit� publique aux pi�tres r�sultats. De m�me, les cr�dits d�volus � la r�forme agraire, toujours annonc�e comme une priorit� du gouvernement, sont mis�rables (voir ci-dessous).
D'autre part, les signes de d�sillusion et de m�contentement se multiplient dans les mouvements sociaux. En premier lieu chez les fonctionnaires victimes de la r�forme des retraites qui se sont massivement mobilis�s en juillet-ao�t, et dont la manifestation a envahi le Parlement lors du d�bat sur la r�forme. Or, il s'agit l� d'une composante importante de l'�lectorat p�tiste dans les grandes villes et les �lections municipales de fin 2004 pourraient, si le gouvernement persistait dans le cours actuel, se solder par un vote sanction.
D�s le 1er mai, une s�rie de personnalit�s (dont l'ancien �v�que de Sao Paolo, des figures de la th�ologie de la lib�ration ou le chanteur Chico Buarque) ont adress� une lettre publique au gouvernement pour l'interpeller sur la question de la Zone de libre-�change des Am�riques (Zlea - Alca en espagnol) cr�ant un grand march� latino-am�ricain d�pendant des Etats-Unis. Le 30 mai, trente d�put�s sur les 90 que compte le groupe parlementaire du PT ont sign� un texte critiquant la politique mon�tariste de la Banque centrale. Le 10 juin est paru un manifeste d'alarme sign� par nombre d'intellectuels prestigieux, la plupart membres ou sympathisants du PT. Le 12 juin, c'�tait au tour de plusieurs centaines d'�conomistes connus de publier une critique de la politique �conomique et financi�re suivie par le gouvernement. D�but juin, le congr�s de la Centrale unique des travailleurs (CUT, dont 80 % des 2 700 d�l�gu�s appartenaient au PT ou � des partis de la coalition gouvernementale) traduisait le malaise de nombreux responsables syndicaux. La direction de la CUT opposait au projet de r�forme des retraites trois amendements qui n'ont pas �t� int�gr�s. Le congr�s de l'Union nationale des �tudiants t�moignait lui aussi d'une progression des courants de la gauche critique. Les occupations de terre ont tripl� depuis le d�but de l'ann�e et les affrontements se multiplient quotidiennement entre les sans-terre (MST) et les milices "ruralistes" des propri�taires (1).
Les critiques sont de plus en plus nombreuses contre le gouvernement mais la cote de Lula reste au z�nith dans les sondages, flirtant avec les 80 % d'opinions favorables. Une grande partie de la population travailleuse consid�re ce gouvernement comme le sien, mais de moins en moins la politique suivie comme la sienne. Certaines pancartes apparues dans les manifestations de fonctionnaires le r�sument bien : "Good bye mister da Silva ! Lula, reviens !" La politique �conomique et sociale du gouvernement r�sulte d'un choix de fond. Il n'y aura donc pas de r�orientation significative sans crises et ruptures, dans le PT, voire au sein du gouvernement.
Le "groupe des 30" d�put�s critiques du parti s'est divis� lors du vote parlementaire sur les retraites. Vingt-quatre se sont r�sign�s � voter pour "par discipline", tout en critiquant le projet de loi. Sept se sont abstenus lors du vote final en d�clarant qu'ils ne voulaient voter ni contre leur parti ni contre leur conscience. Quatre - dont notre camarade Walter Pinheiro, d�put� de Bahia - ont vot� contre. Trois d'entre eux sont en cours d'exclusion et envisagent de rejoindre le PSTU pour cr�er un nouveau parti. Notre camarade s�natrice H�lo�sa Helena est �galement sous le coup de la proc�dure d'exclusion (voir encadr�).

Un PT blairiste version bossa nova

Le sens de cette offensive disciplinaire, au d�triment du pluralisme qui fait la richesse du PT, est clair : le parti doit choisir entre son r�le de porte-parole politique des mouvements sociaux et celui de courroie de transmission des mesures gouvernementales dans la soci�t�. L'enjeu est l'avenir d'un parti "classiste", reflet d'une radicalisation massive des luttes sociales depuis la fin des ann�es 1970. Sa transformation en "nouveau PT", sorte de "troisi�me voie" blairiste version bossa nova, ne se fera pas dans les mois qui viennent sans fortes r�sistances du PT historique, d'autant que la politique gouvernementale constitue l'indiscipline majeure par rapport aux r�solutions du dernier congr�s du parti tenu en d�cembre 2001.
La question br�silienne occupera donc une place centrale dans les d�bats de la gauche. En Am�rique latine d'abord : si, dans le pays le plus puissant du sous-continent, un gouvernement de gauche ne pouvait faire mieux que de se soumettre aux contraintes du FMI et de la Banque mondiale, quelles conclusions devraient en tirer les mouvements populaires en Equateur, en Bolivie, en Uruguay, etc. ? Il est pourtant possible d'opposer aux cr�anciers internationaux et aux projets de l'Alca un front des pays d�biteurs avec l'Argentine et le Venezuela.
� l'�chelle internationale ensuite : la social-d�mocratie en panne de projet s'approprie l'exp�rience "luliste" pour en faire son drapeau, opposant la sagesse � pas de tortue et les alliances larges du "mod�le br�silien", � "la fuite en avant" de l'Unit� populaire chilienne qui aurait facilit� (sinon provoqu� !) le coup d'Etat de Pinochet (voir en page Controverse). Sans changement de cap rapide et radical au Br�sil, la d�convenue sera brutale.

Daniel Bensa�d

1. Une coordination form�e en ao�t dernier de divers mouvements (Marche mondiale des femmes, le MST, la CUT, le mouvement �tudiant, des associations de ch�meurs et de sans-logis, divers syndicats et mouvements catholiques ainsi que des artistes et intellectuels) a travaill� � des propositions alternatives aux trois r�formes annonc�es par le gouvernement : s�curit� sociale, fiscalit� et �ducation. D�j� engag�e dans une campagne contre l'Alca, cette coordination a d�cid� une initiative nationale contre le ch�mage et pour le droit � l'emploi.
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O� en est la r�forme agraire ?

Dans un pays o� 10 % des propri�taires accaparent 80 % des terres, la question de la r�forme agraire est des plus urgentes. Elle ne peut se r�duire � la distribution des terres. Ainsi, sur les 500 000 familles qui ont re�u des terres entre 1995 et 2002, 90 % n'ont pas acc�s � l'eau, 80 % n'ont toujours ni �lectricit�, ni acc�s � des routes, 57 % n'ont pas acc�s � des cr�dits pour le logement, et plus de la moiti� ne re�oivent aucune aide technique.
Depuis son entr�e en fonction, le minist�re du D�veloppement rural et de la R�forme agraire a doubl� les ressources consacr�es � l'agriculture paysanne, ren�goci� les dettes de nombreux agriculteurs, institu� une assurance pour les petits paysans victimes de catastrophes naturelles, d�velopp� des lignes de cr�dits sp�cifiques pour les femmes, les jeunes, l'agro�cologie et cr�� un programme d'achats f�d�ral garantissant un prix de vente des produits.
Pour passer � une seconde phase de la r�forme, centr�e sur la distribution des terres, la question budg�taire devient d�cisive. On estime � environ quatre millions le nombre de familles aspirant � la distribution de terres. Or, il restait en caisse � peine de quoi installer une dizaine de milliers de familles. L'heure de v�rit� va sonner avec l'adoption du budget pour 2004. D'autant que la tension monte et que les affrontements violents se multiplient entre les sans-terre et les milices "ruralistes" organis�es par les grands propri�taires. Plusieurs dizaines de militants et de sans-terre sont ainsi d�tenus � l'initiative du pouvoir judiciaire dans diff�rents Etats, tandis que la droite m�ne une campagne permanente contre le ministre Miguel Rossetto, d�nonc� comme le ministre des hors-la-loi.

D. B.

�2003 L'investigateur - tous droits r�serv�s