La lente agonie du peuple tch�tch�ne
Oct 6, 2003

La Tch�ch�nie n�en finit pas d�agoniser dans l�indiff�rence g�n�rale du monde dit � civilis� �. Bush et Chirac gueuletonnent avec un Poutine qui � pacifie � la Tch�tch�nie syst�matiquement, sans remords. De jeunes femmes y sont tortur�es, viol�es, assassin�es. Des hommes disparaissent par centaines chaque mois. Mais qu�importe ! Au nom du nouvel ordre mondial on accepte une telle situation qui aboutira � terme, � la disparition physique du peuple tch�tch�ne.

Jouant sur l�aile collaborationniste, la Russie est en train de r�aliser le r�ve des Tsars et de Staline : faire dispara�tre ce peuple rebelle. En face, la r�sistance tch�tch�ne d�sesp�r�e utilise pour partie des m�thodes odieuses telles que celles des kamikazes. Pourtant il ne s�agit que d�une petite partie de ceux qui tentent de ne pas dispara�tre. Le quotidien Le Monde a publi� le point de vue du philosophe Andr� Glucksmann et a interview� le chef de la r�sistance tch�tch�ne qui fait un point d�sesp�r� sur la situation. Nous les publions pour l�intensit� des propos.

Ils ont d�autant plus de poids que les nouvelles de Tch�tch�nie sont ex�crables : afin de tenter d�attirer le regard de l�Occident sur eux, les r�sistants tch�tch�nes ont lanc� une offensive d�sesp�r�e sur les forces russes. Des morts encore des morts tandis que dans les montagnes des dizaines de jeunes veuves s�appr�tent � se faire sauter en martyres.

Apr�s la Shoah, apr�s le g�nocide cambodgien, apr�s celui des Tutsis puis le massacre des Hutus, avec nos belles id�es humanistes, nous laissons crever des centaines milliers de personnes au nom de la paix. Honteux.

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Un peuple enterr� vivant, par Andr� Glucksmann


Il est des morts qui p�sent le poids d'une plume. Des peuples qui ne comptent pas. Ils n'ont qu'un droit, celui de dispara�tre. Ils sont absents de nos soucis et de nos �crans, avant m�me que les tanks, les bombes, les rafles et les mines antipersonnel les r�duisent � n�ant. Les Tch�tch�nes vivent la solitude absolue, livr�s au bon plaisir d'une arm�e russe massacreuse, et nul - ni l'ONU, ni l'opinion publique mondiale, ni les d�mocraties si fi�res de leurs principes - ne crie � l'assassin !

Aucun des conflits qui focalisent l'attention et les bons sentiments universels - Irak et Palestine - n'est aussi cruel. La nation tch�tch�ne, c'est � peine 1 million d'individus, dont 100 000 � 200 000 sont morts depuis que Poutine a ras�, pour c�l�brer l'an 2000, leur capitale, Grozny, et transform� un minuscule pays en enfer permanent. Les rares voyageurs qui s'y risquent � la barbe des autorit�s t�moignent du pire du pire, qui d�shonore l'an de gr�ce 2003.

Le 5 octobre a lieu sur cette terre d�vast�e une pseudo-"�lection pr�sidentielle" organis�e par Moscou. Nul ne lui accorde de l�gitimit�. Pas m�me le Kremlin. Foin de d�corum d�mocratique ! Son candidat, Kadyrov, actuel chef de l'administration pro-russe, b�n�ficie d'une maigre popularit� (13 %). Achet�s ou menac�s de mort, tous les concurrents capables de lui faire de l'ombre se d�sist�rent ou furent interdits de scrutin. La population, pouss�e vers les urnes la kalachnikov dans les reins, sait que ce ne sont pas les bulletins de vote qui d�cident, mais l'homme en armes qui les d�compte et les invente (200 000 "�mes mortes" sont list�es). La mascarade ne trompe personne, ni les Tch�tch�nes, ni les Russes, ni les Europ�ens.

Toute b�cl�e qu'elle paraisse, une telle mise en sc�ne pue sa finesse poutinienne. En organisant des �lections ostensiblement truqu�es, Moscou exp�die un triple message :

- Aux Tch�tch�nes, l'arm�e d'occupation - 100 000 hommes ! - et ses milices collabos signifient que la guerre sera men�e jusqu'au bout. Pas question de n�gocier avec les ind�pendantistes non islamistes et le pr�sident Maskhadov, r�guli�rement �lu sous contr�le de l'OSCE. �tant donn� les �tats de service de Kadyrov, dont la cruaut� effraie parfois les "services" russes, le vote du 5 octobre contraint l'�lecteur tch�tch�ne � signer sa propre condamnation � la servitude et � la mort.

- � la population russe (selon de r�cents sondages, majoritairement favorables � des n�gociations avec Maskhadov), le Kremlin adresse un implicite ultimatum : si vous n'ob�issez pas aux ordres, vous serez trait�s en rebelles. Nicolas I er, Staline, Poutine : implacable continuit�. La guerre coloniale dans le Caucase tourne inexorablement � l'extermination de la population locale, pass�e au fil de l'�p�e, d�port�e en totalit�, villes ras�es, pogroms, "filtration", sang et ruines...

Pourquoi tant de cruaut� ? Les grands po�tes russes ont r�v�l� le pot-aux-roses : il s'agit d'une entreprise p�dagogique. Le Tch�tch�ne incarne l'esprit insoumis. C'est lui ou moi, sugg�re le Tsar quand on lui porte la t�te du chef rebelle (Tolsto� : Hadji Mourat). La Tch�tch�nie exsangue sert d'�pouvantail pour la Russie enti�re, invit�e � se soumettre � la "verticale du pouvoir".L'autocrate russe na�t et rena�t dans la tr�s exemplaire mise � sac d'un petit peuple "allog�ne".

- Au monde civilis�, la diplomatie russe d�die un insolent bras d'honneur : oui ! L'�lection du 5 octobre bafoue les r�gles d�mocratiques, mais vous fermerez les yeux ! Paris et Berlin obtemp�rent, trop avides d'int�grer dans leur invraisemblable "camp de la paix" une Russie qui m�ne la plus sale des guerres du XXI e si�cle naissant. Assoiff�e de p�trole et de gaz russes, l'Union europ�enne ravale ses principes et se couche. Washington, moiti� par strat�gie (�quilibre nucl�aire), moiti� par cynisme � courte vue, "pardonne" le soutien en armes et en conseils que Moscou accorda � Saddam Hussein jusqu'au dernier jour. Poutine a les mains libres et ridiculise la d�mocratie en projetant � la face du monde ses urnes sanglantes.

Les gouvernements d�mocratiques, tout comme les millions de manifestants "contre la guerre" qui descendent dans la rue contre Bush, jamais contre Poutine, sont coupables de non-assistance � population en voie d'extermination. Indiff�rents, mais pas ignorants, car ils savent. Des t�m�raires et des courageuses risquent leur peau pour les informer : notamment la Russe Anna Politkovskaia qui, 55 fois, fit le voyage interdit de Grozny. D'autres encore, photographes, reporters, cin�astes, ont bris� le black-out. Nous connaissons les bourreaux, nous contemplons les victimes : quatre ann�es de massacres, de sauvagerie, de terreur et d'horreur ne passent pas inaper�ues. Au bout du compte et des d�comptes, nous nous en foutons.

La d�mission plan�taire devant les boucheries caucasiennes, pire qu'un crime, est une faute. Le sc�nario afghan nous pend au nez. Souvenez-vous : pendant dix ans, l'arm�e russe - rouge - a cass� l'Afghanistan ; dans les ruines s'install�rent les gangsters, puis les talibans, et Ben Laden vint. Conclusion de l'engrenage : la chute des Twin Towers.

De Massoud assassin� � Maskhadov abandonn�, la trag�die se r�p�te : les rescap�s du "nettoyage" russe vont-ils longtemps encore se retenir sur la pente d'un terrorisme suicidaire ? Pour quand un engin fou sur une centrale nucl�aire ? Poutine est un pompier pyromane, son acharnement nous installe tous, Russes et Europ�ens, au bord de l'ab�me.

Pressentant la menace supr�me - aucune installation russe n'est davantage que Manhatan immunis�e contre une attaque suicide -, chacun opterait-il pour la "solution" poutinienne ? Le silence des pacifistes et des chancelleries vaut blanc-seing. Nous justifions par avance une si pesante complicit�. On nous a claironn�, cinq mois durant, que Ben Laden �tait prot�g� par une garde de fer compos�e de "Pakistanais, d'Arabes et de... Tch�tch�nes". La rumeur, venue de Moscou, fut prise pour argent comptant. Apr�s la d�faite des talibans, pas un Tch�tch�ne en Afghanistan, ni mort, ni vif, ni dans les prisons, ni � Guantanamo ! J'attends toujours le d�menti des m�dias mondiaux, si p�remptoires dans leurs accusations ! Les fausses nouvelles endorment. Un assassinat moral en mondiovision pr�c�de et pr�pare l'�limination physique.

Ni sous-inform�e ni inconsciente des risques, l'opinion plan�taire �pouse tacitement les pulsions g�nocidaires qui parcourent la soldatesque russe. La t�l�conscience mondiale l�ve et lave nos derni�res r�ticences : puisque chaque Tch�tch�ne est un Ben Laden en herbe, un bon Tch�tch�ne est un Tch�tch�ne mort. Nous vivons une grande premi�re au Caucase, l'instauration du meurtre avec universelle pr�m�ditation.

Andr� Glucksmann est philosophe et essayiste.
(source Le Monde du 4 octobre 2003)

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Cach� dans les montagnes, le "commandant en chef" �chappe toujours aux forces de Moscou


Aslan Maskhadov restera, apr�s l'�lection pr�sidentielle du 5 octobre, organis�e par le Kremlin pour imposer son candidat, Akhmed Kadyrov, le seul pr�sident � avoir jamais �t� �lu l�gitimement en Tch�tch�nie, sous les auspices de l'Organisation pour la s�curit� et la coop�ration en Europe (OSCE), en 1997. Cette fois, l'OSCE et le Conseil de l'Europe ont refus� d'envoyer des observateurs pour une parodie d'�lection qui n'a qu'un objectif, ainsi d�crit par un porte-parole du Kremlin, Sergue� Iastrjembski : la "soi-disant l�gitimit� de Maskhadov comme pr�sident doit �tre d�finitivement effac�e par ce scrutin".

M. Maskhadov, ancien lieutenant d'artillerie de l'arm�e sovi�tique devenu, depuis la seconde offensive russe, en octobre 1999, "commandant en chef" des r�sistants tch�tch�nes, a �t� contraint, devant le rouleau compresseur russe, de prendre le maquis en f�vrier 2000. Depuis lors, ses rencontres avec des journalistes se comptent sur les doigts d'une main. La derni�re remonte d�j� � pr�s de deux ans. Il avait alors re�u Anna Politkovska�a, une journaliste de Nova�a Gazeta, dans un village, avait-elle racont�, encercl� par les forces russes.

Ces quelques rencontres ont provoqu� l'ire du Kremlin, qui a fait voter une loi pr�voyant des poursuites p�nales contre tout m�dia citant les propos de ce "chef terroriste" que Vladimir Poutine a assimil�, en octobre 2002, � Oussama Ben Laden. Cela n'emp�che pas ses propos de circuler sur Internet et d'�tre parfois repris par des journaux russes.

Mais ces rencontres ont aussi servi de pr�texte � ceux qui, en Russie, souhaitent critiquer l'arm�e, les services secrets ou le Kremlin, pour d�noncer "leur incapacit� � trouver ces terroristes que les journalistes, eux, n'ont aucune peine � trouver". L'expression met en rage ceux des proches d'Aslan Maskhadov qui ont pris de gros risques pour amener - en voiture, puis � pied ou � cheval - ces journalistes aupr�s du pr�sident, cach� dans les montagnes qui couvrent toute la moiti� sud du pays.

Leur rage s'explique surtout parce que la suppos�e "facilit�" d'acc�s � M. Maskhadov implique une grave accusation : � savoir, que des accords inavouables auraient �t� pass�s entre Russes et Tch�tch�nes, dans le but de prolonger une guerre dont les militaires russes, sinon les ind�pendantistes, profitent mat�riellement.

D�PLACEMENTS R�DUITS

La th�orie des "accords cach�s" est tr�s r�pandue en Russie. Mais l'hypoth�se que le Kremlin veuille garder vivants, pour des raisons politiques, Aslan Maskhadov, voire Chamil Bassaev, le chef des maquis islamistes, s'accorde mal avec ce que l'on sait de la situation sur le terrain. Par exemple, M. Maskhadov a �t� bless� lors d'une attaque, le 23 ao�t 2001, contre le village o� il se trouvait, Allero�, qui est aussi son village d'origine. Son fr�re et au moins l'un de ses gardes du corps ont �t� tu�s alors que le reste de leur groupe parvenait � s'extraire de l'encerclement russe.

Par la suite, Aslan Maskhadov et les siens ont fortement r�duit leurs d�placements et leurs contacts radio et par t�l�phone satellite. Chamil Bassaev se cantonnerait dans des zones inaccessibles aux chars russes, dans les denses for�ts de haute montagne du sud-est, au-dessus de Vedeno. Aslan Maskhadov ferait de m�me, mais dans des zones distinctes. Tous deux assurent pourtant mener des "inspections" dans toutes les r�gions de Tch�tch�nie et leurs sites Internet diffusent p�riodiquement des images vid�o de leurs rencontres avec divers chefs de guerre.

Chamil Bassaev a m�me d�clar� s'�tre rendu cet �t�, pour faire soigner sa jambe amput�e lors de sa sortie de Grozny, dans la R�publique de Kabardino-Balkarie, situ�e � l'ouest de l'Ingouchie voisine de la Tch�tch�nie... D�claration inv�rifiable. Mais les rumeurs sont persistantes sur les s�jours que M. Maskhadov, notamment, ferait parfois en Ingouchie ou en Oss�tie. Soit cach� dans les montagnes, soit dans des r�sidences o� il serait prot�g� par des responsables locaux hostiles � la guerre.

Interrog�s par Le Monde, des officiers russes en Tch�tch�nie ont assur�, fin ao�t, que leur �chec � s'emparer ou � tuer ces "chefs terroristes" s'explique par "l'impossibilit�, d�sormais, d'infiltrer leur entourage rapproch�" et par "l'assistance technique qu'ils re�oivent de leurs sponsors �trangers". Telle les "pellicules sp�ciales dont ils se couvrent pour ne pas �tre rep�r�s par les appareils �lectroniques des h�licopt�res de reconnaissance"...

S'il est difficile d'imaginer Aslan Maskhadov reclus en permanence sous une b�che en plastique, il est certain qu'il ne communique plus avec l'ext�rieur, notamment avec ses repr�sentants en Russie et � l'�tranger, que par le canal de cassettes audio transmises par des interm�diaires.

(source Le Monde Sophie Shihab)

Tch�tch�nie : l'appel d'Aslan Maskhadov pour mettre fin � la guerre


Etroitement contr�l�e par Moscou, une "�lection pr�sidentielle" est organis�e, dimanche 5 octobre, dans la petite r�publique de Tch�tch�nie, toujours en guerre. Le favori du Kremlin, Akhmed Kadyrov, est assur� de l'emporter, apr�s les retraits successifs de la plupart des autres candidats. L'OSCE et le Conseil de l'Europe ont refus� d'envoyer des observateurs sur le terrain. Dans un entretien au "Monde", le leader ind�pendantiste Aslan Maskhadov, �lu pr�sident en 1997, estime que "l'aventure militaire" russe en Tch�tch�nie "est un �chec total".

Dans une cassette audio enregistr�e, transmise au Monde dans le Caucase du Nord, le pr�sident tch�tch�ne, Aslan Maskhadov, r�pond longuement, pendant pr�s d'une heure, � des questions que lui avait fait transmettre, d�but septembre, notre envoy�e sp�ciale en Tch�tch�nie, Sophie Shihab. M. Maskhadov dit d'abord qu'il se trouve dans un endroit "o� les bombardements a�riens et les tirs d'artillerie sont intenses". "Les forces russes sont � proximit�", ajoute-t-il, faisant �tat d'embuscades. Aslan Maskhadov se pr�sente comme "le pr�sident de la R�publique tch�tch�ne d'Itchkerie". Il affirme que ses troupes ont "intensifi�" leurs op�rations cet �t� et que "la terre a commenc� � br�ler sous les pieds de l'occupant". Sa voix est pos�e. Il s'exprime en russe. L'enregistrement n'a pas �t� r�alis� d'une seule traite.

Comment d�crivez-vous la situation en Tch�tch�nie ?

Toute personne qui r�fl�chit un peu doit voir et reconna�tre que l'aventure militaire de la Russie en Tch�tch�nie est un �chec total. Le drame est que Poutine a peur de l'admettre. Il cherche � gagner du temps. Apr�s quatre ann�es d'une guerre terrible, avilissante, le g�n�ral Troshev - l'un des commandants de l'offensive de 1999 - a fini par d�clarer que l'arm�e est incapable de r�soudre quoi que ce soit en Tch�tch�nie, et qu'il avait pr�vu une telle issue d�s le d�but des op�rations. Il s'�tait oppos� � ce que les troupes russes franchissent alors le Terek - rivi�re s�parant le nord du sud de la Tch�tch�nie -, persuad� que cela m�nerait de nouveau � une d�faite russe. Gloire � Allah !, ils ont perdu cette guerre, et de fa�on honteuse. Aujourd'hui, ils organisent de v�ritables spectacles, comme le r�f�rendum -en mars-, et cette �lection - du 5 octobre -. Nous ne pouvons que sourire devant de telles mises en sc�ne, qui ne donneront rien.

Poutine est r�ellement dans une impasse, surtout s'il pense que Kadyrov, son homme de paille, ainsi que le groupe de drogu�s qui l'entoure, pourront arriver � quoi que soit ici. Ils ne pourront ni effrayer le peuple tch�tch�ne, ni le mettre � genoux, ni forcer les combattants tch�tch�nes � cesser la r�sistance. Poutine se trompe profond�ment s'il pense pouvoir provoquer ici une guerre civile. L� o� se d�roule une agression �trang�re, il n'y a pas de guerre civile. Nous affranchirons notre pays des occupants et mettrons fin aux relations entre la Russie et l'�tat tch�tch�ne, quelle que soit la difficult� de la t�che.

Que r�pondez-vous aux commentaires sur des liens entre des groupes tch�tch�nes et Al-Qaida ?

Nous nions et avons toujours ni� le moindre lien avec Al-Qaida. Nous n'avons rien en commun avec le terrorisme international. Ici, se d�roule une lutte de lib�ration nationale. Nous ne connaissons pas Ben Laden. Il ne repr�sente rien pour nous.

Chamil Bassaev a revendiqu� l'organisation de plusieurs attentats-suicides en Russie. Le consid�rez-vous comme un terroriste international ?

Bassaev n'a aucun lien avec le terrorisme international. Bassaev n'a aucun contact ni avec Al-Qaida ni avec Ben Laden. Je le r�p�te, c'est une d�claration officielle. De m�me, Bassaev n'a aucun compte en banque � l'�tranger, et ne s'appr�te pas � demander un visa pour l'�tranger. Bassaev est un guerrier. Il est quelqu'un qui exerce une vengeance. Il emploie les m�mes m�thodes que l'ennemi, qui les utilise contre des Tch�tch�nes, des civils. C'est �il pour �il. En premier lieu, cela vise la principale structure de l'�tat russe, le FSB - services secrets, ex-KGB -. Aujourd'hui, comme le dit Troshev, l'arm�e ne d�cide de rien. La guerre est men�e par le FSB. S'il �tait possible de subordonner Bassaev et de canaliser toute son �nergie contre l'ennemi, en employant des m�thodes acceptables, alors il accomplirait beaucoup plus de choses. Malheureusement, il y a entre nous un d�saccord l�-dessus. Je dis qu'il faut mener contre la Russie un combat organis�, avec une diplomatie, une tactique et une strat�gie militaires. Je condamne les m�thodes et les formes d'action qui d�bouchent sur la souffrance de civils innocents. Bassaev a ses m�thodes. Mais il n'a rien � voir avec le terrorisme international.

Les kamikazes doivent aussi �tre subordonn�s � une discipline d'�tat, afin que toute leur haine soit dirig�e contre l'ennemi, canalis�e dans un combat organis�. Mais cela s'av�re impossible, parce que l'ennemi est ainsi : ses m�thodes sont sauvages, effrayantes, cruelles. Arr�ter tout cela, mettre fin aux explosions � Touchino, � Mozdok, � Nazran, seul Poutine peut le faire. En mettant fin � cette guerre insens�e. Apr�s Touchino - o� deux femmes tch�tch�nes ont fait d�toner leurs ceintures d'explosifs, en juillet, lors d'un concert � Moscou, faisant 18 morts -, j'ai fait des d�clarations condamnant de tels actes. M�me si nous affrontons un ennemi pour lequel rien n'est sacr�, j'interdis les m�thodes qui peuvent causer la souffrance de personnes innocentes.

Quel plan de r�glement du conflit proposez-vous ? Qu'est-ce qui serait acceptable ?

Les Palestiniens ont une administration et devraient �tre prot�g�s par le droit international, mais ils vivent sur le territoire d'un �tat �tranger, qui fait d'eux ce qu'il veut, pendant que les institutions internationales font semblant de ne rien voir, et le conflit se prolonge. Des innocents meurent, des deux c�t�s. C'est pourquoi le principe propos� par Rouslan Khasboulatov - ex-pr�sident du Parlement russe, un Tch�tch�ne -, selon lequel la Tch�tch�nie pourrait devenir un sujet du droit international tout en pr�servant l'int�grit� territoriale de l'�tat russe, ne peut nous satisfaire. Car rester dans l'espace constitutionnel russe est dangereux pour les Tch�tch�nes. Cela signifierait de nouveau la guerre, de nouveau le g�nocide. La Russie n'est pas un �tat de droit. C'est un �tat d�pourvu de raison, une �quipe dirigeante sans politique, surtout envers les petits peuples. Rester en son sein est dangereux pour nous.

Qu'attendez-vous des pays occidentaux ?

Le ministre des affaires �trang�res tch�tch�ne, Ilias Akhmadov, a mis en avant, avec mon autorisation, un plan pr�voyant une "ind�pendance conditionnelle". Pour qu'il ait une chance, il faut la volont� de l'ONU, de l'OSCE - Organisation pour la s�curit� et la coop�ration en Europe - ou du Conseil de l'Europe, qui doivent contraindre la Russie � faire le seul pas raisonnable : mettre fin � cette sale guerre.

Le drame est que les �tats occidentaux continuent de jouer avec et autour de la Russie. Ils font semblant de ne rien voir, de ne pas savoir qui a fait exploser les immeubles, en 1999, � Moscou, Volgodonsk et Bouinask.

Mais Poutine s'est enfonc� lui-m�me dans une impasse. Il lui faut de l'aide. Seuls l'Ouest et les institutions internationales peuvent la lui fournir. D'abord, en cessant de jouer avec lui. Puis, en le contraignant � respecter le droit international. Nous, nous avons mis en avant le plan Akhmadov, c'est-�-dire le plan Maskhadov.

Craignez-vous la mont�e du wahhabisme en Tch�tch�nie ?

Ce probl�me n'existe plus en Tch�tch�nie. Il a �t� exag�r� et utilis� par le FSB et Kadyrov pour provoquer ici une guerre civile. Or j'ai rencontr� tous nos combattants, tous nos moudjahidins, d'ouest en est : ce probl�me n'existe pas. Les jeunes qui avaient pris dans leurs mains le Coran au d�but de cette guerre - et que les kadyrovtsi - les hommes de Kadyrov - appelaient "wahhabites" - me pr�sentent aujourd'hui leurs excuses. Parce qu'on les avait persuad�s que je voulais faire des concessions � la Russie. Mais lorsqu'ils voient que leur pr�sident continue le combat, ils s'excusent devant lui. Et moi aussi, je leur pr�sente mes excuses, pour le fait qu'� un moment donn�, j'avais � mon c�t� un mufti, tra�tre � la patrie : Kadyrov.

On ne peut introduire - par le biais d'un Arabe ou d'Al-Qaida - une id�ologie �trang�re en Tch�tch�nie. Pour �tre musulman, savoir ce qu'est le djihad, notre exp�rience est suffisamment riche et longue. Pr�tendre que nous sommes dirig�s de l'ext�rieur et que nous avons des liens avec Ben Laden, cela nous insulte.


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�Une terreur dirig�e contre les civils�



Oleg Orlov est le responsable de Memorial, organisation non-gouvernementale russe qui, depuis des ann�es, recueille des donn�es sur les violations des droits de l'homme en Tch�tch�nie. Il pr�sente ici dans Lib�ration un tableau sombre de la situation � la veille de l'�lection pr�sidentielle.

Moscou pr�tend que la guerre est finie. Qu'en est-il ?

Les violences se poursuivent dans les deux camps. Du c�t� tch�tch�ne, c'est la gu�rilla. En ao�t et septembre, les groupes arm�s s�paratistes ont occup� plusieurs villages, comme Tsernovodsk, situ� � l'ouest, dans une r�gion habituellement calme. Dans certains cas, ils font des zatchistki (nettoyages) comme les f�d�raux, entrent dans les maisons des collaborateurs de l'administration prorusse, tuent des policiers, des fonctionnaires ou des leaders religieux islamiques qui coop�rent avec les f�d�raux. Ils posent des mines sur les routes. Il y a aussi la guerre terroriste, � l'int�rieur comme � l'ext�rieur de la Tch�tch�nie avec des attentats commis par des commandos-suicides. Les forces russes r�pondent � la poursuite de la guerre par la terreur, une terreur dirig�e essentiellement contre les civils, pris en tenaille entre les deux parties.

Quel est l'objectif de cette �lection ?

Elle a deux buts. Pour l'ext�rieur, il s'agit de cr�er un mirage. On voit bien que les Europ�ens et les Am�ricains ne d�sirent qu'�tre tromp�s. Ils jouent un jeu o� Poutine dit : �Nous faisons des �lections�, et eux r�pondent : �C'est un pas vers la d�mocratie�. L'objectif interne pour Poutine est de prendre ses distances avec la Tch�tch�nie � laquelle l'opinion le lie aujourd'hui. Il entend dire : laissons la Tch�tch�nie aux Tch�tch�nes. Mais cela ne va pas prendre. Car l'arm�e et la police russes restent en Tch�tch�nie, et puis il y a les terroristes, qui, en posant des bombes, r�alisent leur but qui est justement de montrer � la population que la guerre peut les toucher chez eux, jusqu'� Moscou.

Cela peut-il �tre un pas vers la paix ?

Non, car le pouvoir russe choisit toujours la pire des solutions. Ils ont refus� tout dialogue avec les s�paratistes. Ils auraient pu essayer de jouer les courants prorusses. Mais non, ils les ont tous rejet�s � l'exception de Kadyrov. Il y a aujourd'hui un vide juridique : Maskhadov, pr�sident �lu, est l�gitime, mais ne contr�le pas la Tch�tch�nie. Kadyrov est simplement quelqu'un mis en place par la force. L'amnistie n'a pas donn� non plus de r�sultats. Selon les chiffres officiels, 170 s�paratistes en avaient profit� d�but septembre. Les combattants n'en ont pas voulu, car volontairement on en a exclu toute personne ayant particip� � une tentative pour tuer un soldat, un policier, ou tout membre de leur famille.

Quel est le bilan humain de cette guerre ?

Selon nos extrapolations, elle a fait � peu pr�s 10 000 morts parmi les civils. Les disparitions se comptent aussi par milliers. Les statistiques officielles faisaient �tat, d�but 2003, de 2000 disparitions de personnes presque toutes arr�t�es par les forces f�d�rales. Depuis, je pense qu'il y en a eu 500. C'est une estimation, notre base de donn�es n'est pas compl�te. Dans un cas sur dix seulement, on retrouve les corps. Depuis dix-huit mois, l'habitude est de les faire exploser pour cacher les traces. Parfois, on retrouve des morceaux de corps, mais on ne sait pas � qui ils appartiennent.

Forces russes et Tch�tch�nes prorusses s'accusent mutuellement d'exactions : qui en est responsable ?

Kadyrov accuse l'arm�e russe. Il a m�me utilis� le terme d'escadrons de la mort que seules les organisations des droits de l'homme employaient jusque-l�. C'est significatif, m�me si c'est �lectoral. Mais ces escadrons de la mort ne sont pas seulement des f�d�raux, mais aussi des forces pro-Kadyrov. Le probl�me est qu'il n'y a pas de structures unifi�es. C'est le chaos. En plus de la police tch�tch�ne, il y a la garde de Kadyrov (2 000 � 4 000 hommes), formellement d�pendante du minist�re tch�tch�ne de l'Int�rieur, mais qui est en fait soumise au fils de Kadyrov. C'est elle que la population accuse d'enl�vements et d'extorsions. Il y a aussi les d�tachements sp�ciaux (spetsrot) qui d�pendent � la fois de l'Int�rieur et de la D�fense. Ainsi qu'une unit� mise en cause par la commission sur la torture du Conseil de l'Europe, qui s'appelle Bureau des recherches op�rationnelles (OBR), compos�e de Tch�tch�nes, et d�pendant du minist�re russe de l'Int�rieur. Enfin il ne faut pas oublier le GRU [contre-espionnage militaire, ndlr] dont une unit� est compos�e de Tch�tch�nes, ni les troupes f�d�rales. L'objectif de Kadyrov est d'unifier et contr�ler toutes les forces tch�tch�nes.

(source Lib�ration H�l�ne DESPIC-POPOVIC)

�2003 L'investigateur - tous droits r�serv�s