Le Monde publie la lettre de licenciement envoy�e Daniel Schneidermann, la lettre d�une dame-patronesse � sa bonne. Une le�on de journalisme significative pour le plus � mondain � des quotidiens fran�ais.
C�est le lundi 29 septembre vers 17 heures, que le site internet du Nouvel Observateur indiquait que la direction du Monde a entam� une proc�dure de licenciement � l'encontre de Daniel Schneidermann, chroniqueur du Monde Radio T�l�vision (et par ailleurs animateur de l'�mission dominicale de France 5 " Arr�t sur images ").
Les dirigeants du journal montraient ainsi leur col�re provoqu�e par certains passages de son dernier livre, Le cauchemar m�diatique, paru le 2 octobre chez Deno�l, o� il revient sur l'�pisode La Face cach�e du Monde.
Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel lui reprochent d'avoir outrepass� " le droit pour les journalistes d'avoir leur libert� d'opinion " tel qu�il est stipul� par la Convention collective des journalistes.
La direction du Monde, interrog�e le 29 septembre au soir par la Correspondance de la presse a indiqu� qu'elle refusait " de commenter cette " non-information ", pr�cisant qu'il y a eu un entretien pr�alable ce matin entre la direction et M. Schneidermann. Le reste est une proc�dure juridique classique qui doit respecter les droits et les devoirs de chacun. Le temps de r�flexion est de 48 heures ". Selon la Correspondance, " la direction du Monde reconnaissait avoir fait part de ses critiques � M. Schneidermann "� l'occasion du dernier chapitre" de son livre " (sic). " Ce passage a �t� qualifi� par la direction du journal "d'effectivement attentatoire � l'entreprise pour laquelle il (M. Schneidermann, ndlr) travaille ".
Lib�ration, trop heureux d�enfoncer le clou, expliquait que c��tait Fabrice Nora, directeur g�n�ral d�l�gu� des op�rations du quotidien, qui a dirig� l�entretien pr�alable � la proc�dure de licenciement. Motif de la proc�dure : infraction � l'article 3b de la convention collective des journalistes, qui affirme "le droit pour les journalistes d'avoir leur libert� d'opinion" tout en pr�cisant que "l'expression publique de cette opinion ne [doit] en aucun cas porter atteinte aux int�r�ts de l'entreprise de presse dans laquelle ils travaillent".
Sur les 247 pages du livre 37 sont consacr�es au quotidien. L�auteur y insiste sur le caract�re v�n�neux du livre de P�an et Cohen mais aussi sur les v�ritables probl�mes qu�il soul�ve.
"M�me si [leur] livre, �crit-il, suintait la volont� de d�truire et �tait truff� d'erreurs flagrantes, il me semblait que le Monde, plut�t que de r�pondre comme un clan sicilien offens� par la provocation d'un clan rival (...) devait r�pondre comme un journal dans une d�mocratie d�velopp�e au XXIe si�cle : en ouvrant ses bouches, ses comptes et ses archives."
Jean-Marie Colombani, directeur du quotidien l�a alors tr�s mal pris jugeant qu�une fois encore on assimilait sa corsitude � la mafia. L'entretien aurait dur� dix minutes. Le licenciement et la suspension de la chronique t�l� avaient d�ailleurs d�j� �t� annonc�s � la r�daction en chef.
Le conseil de la Soci�t� des r�dacteurs du Monde (SRM), premier actionnaire du journal, auditionne successivement, dans l'apr�s-midi, Daniel Schneidermann puis Jean-Marie Colombani.
Schneidermann affirme vouloir rester dans le journal mais demande, par �gard pour le lectorat que le souci de transparence affich� par le Monde s'applique aussi au journal lui-m�me. "
Selon un communiqu� en interne de la SRM cit� par la Correspondance de la presse du 1er octobre Daniel Schneidermann aurait exprim� sa surprise face � la d�cision de la direction car il pensait "que cette derni�re pourrait faire un usage productif de son livre". "Le d�bat interne est important. Je regrette qu'il soit aussi difficile � l'int�rieur de cette maison. Je veux rester".
Lib�ration raconte ensuite : " Vient le tour de Colombani. Carr�, il s'abrite derri�re l'article 3b de la convention collective. Estime que Schneidermann a franchi la ligne jaune. " Le communiqu� interne de la SRM, cit� par la Correspondance, indique que " Jean-Marie Colombani (�) estime que Daniel Schneidermann "s'est exprim� au-del� de ce qui est acceptable dans une vie en collectivit�." " Il " assure, selon Lib�ration, qu'il ne se serait rien pass� s'il avait gard� ses critiques pour la collectivit� du journal. "
Selon des indiscr�tions, le conseil de la SRM est alors partag�, � l'issue de ces auditions lundi 29 septembre. " Certains de ses membres privil�gient la libert� d'expression et voudraient demander � la direction de revenir sur ce licenciement. Pour d'autres, Schneidermann est all� trop loin ", explique Lib�ration. " Apr�s trois heures trente de conclave, le conseil " s'est s�par�, sans prendre position.
Entre-temps des menaces sont prof�r�es contre des journalistes qui estiment que Schneidermann n�a pas forc�ment outrepass� ses droits. Des insultes sont lanc�es. Plenel a demand� � ce que la r�action soit � la hauteur de l�agression. L�ancien trotskyste croit que Le Monde est au centre d�un complot visant � d�truire le seul organe encore libre.
Finalement, mardi 30, " Huit voix au conseil (de la SRM) sur douze ont estim� "qu'il n'�tait pas dans les attributions du conseil de se prononcer sur un acte relevant de la responsabilit� de la direction et dont les organisations syndicales sont saisies"(La Correspondance de la presse, 1er octobre). " Quatre membres du conseil "au cours de (leurs) discussions, ont demand� la suspension de la proc�dure de licenciement" (�) Le conseil a "regrett� que Daniel Schneidermann, dont on peut appr�cier les capacit�s � d�battre, n'ait pas choisi de le faire en interne mais � l'ext�rieur", a indiqu� Mme Marie-B�atrice Baudet, pr�sidente de la SRM. "
Plenel n�est jamais apparu dans cette affaire mais c�est lui et les journalistes qui lui sont enti�rement d�vou�s qui ont men� la danse en deux temps : le premier est celui de l�interne en faisant monter la tension de mani�re � faire comprendre aux journalistes que qui n�est pas avec lui est contre lui. Le deuxi�me temps est celui de la communication ext�rieur. Plenel est persuad� qu�en ne r�pondant pas aux attaques, il cr��e � l�interne un mur de patriotisme. Il interdit donc � tous de laisser filtrer la moindre information. Ce qui est un peu rat�.
Beaucoup de journalistes sont persuad�s que Plenel et Colombani m�nent le quotidien � la catastrophe. Une mauvaise image de marque et ce sont des annonceurs qui h�siteront � acheter de l�espace publicitaire. De nombreux quotidiens �trangers ont trait� ce probl�me. Mais la direction du Monde s�est referm�e sur elle-m�me et les opposants font le dos rond faisant remarquer que Schneiderman ne pouvait ignorer les cons�quences de ses �crits.
Dans le Monde dat� du 4 octobre, le journal annonce tr�s s�chement la nouvelle en publiant la lettre de licenciement pr�c�d� du chapeau qui suit.
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Les raisons d'un licenciement
La direction du "Monde" a d�cid� de mettre fin � la collaboration de Daniel Schneidermann, producteur de l'�mission "Arr�t sur images" sur France 5. Il assurait depuis janvier 1995 la chronique de notre suppl�ment hebdomadaire consacr� � la t�l�vision et � la radio. Les motifs de cette d�cision sont expliqu�s dans la lettre qui lui a �t� envoy�e le mercredi 1er octobre et que nous reproduisons ci-dessous.
Monsieur,
� la suite de l'entretien pr�alable que nous avons eu le 29 septembre 2003, la soci�t� �ditrice du Monde entend, par la pr�sente, vous notifier votre licenciement.
La raison en est que vous publiez, aux �ditions Deno�l, un livre intitul� Le Cauchemar m�diatique dont la mise en librairie est annonc�e pour le 2 octobre, mais qui circule depuis d�j� plusieurs jours dans toutes les r�dactions.
Sous pr�texte de d�crire ce qu'a �t� - ou aurait �t� - la r�action du journal Le Monde � la suite de la publication du livre de MM. P�an et Cohen, vous �crivez que ce livre "suinte la volont� de d�truire et est truff� d'erreurs flagrantes" ; mais, vous ajoutez qu'"il repose aussi sur un incontestable "noyau dur" de faits vrais ou vraisemblables, d'authentiques dysfonctionnements", et que l'"incapacit� de la direction du journal � opposer au livre une contre-enqu�te cr�dible, fut une sorte d'aveu".
Ce faisant, vous apportez votre soutien � MM. P�an et Cohen contre lesquels, vous le savez, Le Monde et ses dirigeants ont engag� une proc�dure en diffamation.
Votre livre est en r�alit� un v�ritable r�quisitoire contre Le Monde et ses dirigeants.
Vous comparez en effet, ses dirigeants � "un clan sicilien" et les attaques que vous portez contre eux sont multiples.
Les attaques que vous portez contre le journal sont tout aussi nombreuses, puisque vous y d�noncez notamment sa politique �ditoriale, les enqu�tes qu'il publie et son pr�tendu refus de reconna�tre ses erreurs. Et ce, dans des termes si violents que vous n'h�sitez pas � �crire � propos d'un �ditorial que c'est "l'�ditorial de trop" et qu'il vous "horrifie" ; et vous posez la question : "Pouvons-nous continuer � nous emballer de la sorte et � d�lirer sans lendemain ?".
J'ajoute, toujours � titre d'exemple, que vous jetez la suspicion sur ce que seraient les comptes du Monde, puisque vous �crivez que "le journal ne pratique pas � l'�gard de ses propres comptes le traitement qu'il exige des autres", alors que le journal a d�nonc� � maintes reprises dans un pass� r�cent des comportements financiers illicites voire d�lictuels. Vous comprendrez que cela est intol�rable.
On est loin de l'exigence dont vous dites qu'elle doit �tre celle d'un journaliste lorsque vous �crivez que, "�videmment", vous n'aviez jamais "critiqu� la direction dans les colonnes du journal", car, �crivez-vous, "je consid�re qu'il est �quitable, si le chroniqueur souhaite chroniquer librement, que la direction puisse diriger librement. Chacun son r�le".
Un journaliste se doit d'avoir � l'�gard de l'entreprise qui l'emploie un minimum de loyaut�. Il manque de fa�on �vidente � ses obligations lorsqu'il se livre aupr�s du public � une entreprise de d�nigrement de son journal. Notamment en rapportant, dans un livre, des conversations professionnelles tenues en priv� � l'int�rieur de l'entreprise et dans le cadre de ses fonctions.
L'entreprise de d�nigrement � laquelle vous vous �tes livr�, tout au long du chapitre de votre livre consacr� au Monde, et dont vous ne pouvez bien �videmment pas ignorer le tort qu'elle cause au journal, constitue une cause r�elle et s�rieuse justifiant votre licenciement.
Votre pr�avis de deux mois d�butera � la premi�re pr�sentation de la pr�sente lettre. Vous �tes dispens� de l'ex�cution de votre pr�avis.
[Suivent des pr�cisions sur les modalit�s de la cessation de collaboration.]
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