Le Monde dans la tourmente
Oct 4, 2003

Le Monde licencie l�un de ses journalistes les plus prestigieux parce que dans un livre consacr� � son propre journal, il ose critiquer la direction du quotidien. C�est digne d�un groupe de presse autocrate d�une autre �poque. C�est ce que vient de conna�tre Daniel Schneiderman, vir� comme un malpropre. Du coup on parle du monde dans le monde entier pour s��tonner de telles m�thodes.

Le Monde, grand inquisiteur devant l��ternel, avec ce c�t� moraliste chr�tien doubl� d�un zeste de trotskisme mal dig�r�, commet impair sur impair. Il aurait pu se servir du livre de Pean et Cohen pour mieux rebondir et reconna�tre certaines de ses erreurs. Surtout, pas aux pays des Colombani et des Plenel on pr�f�re crever droit dans ses bottes. Or le malaise est profond au sein du quotidien depuis la crise r�v�l�e par l�ouvrage b�cl� des duettistes.

La chute des ventes aggrav�es par la crise �conomique, n�a rien arrang�. Mais Plenel, s�r de lui et dominateur, a pr�f�r� resserrer son �quipe et menacer les dissidents de la porte plut�t que de r�fl�chir un peu. Le r�sultat est catastrophique.

Or, voil� qu�un nouvel ouvrage vient d��tre �dit� : � Le pouvoir du Monde : Quand un journal veut changer la France � �crit par Bernard Poulet, r�dacteur en chef � l'Expansion. L�interview que l�auteur a donn�e � Lib�ration est un v�ritable br�lot contre le quotidien du soir. Elle nous ravit car voil� l�arroseur arros� : ce journal qui pr�tend �tre la substantifique moelle de la presse mondiale est, � son tour, accus� de donner dans le sensationnalisme. Hilarant ! En tout cas pour nous apr�s les contorsions du pitre Birenbaum sur le plateau de Mireille Dumas.

Pour notre part, notre religion est faite : une nouvelle forme de journalisme doit na�tre : celle cr�� par les lecteurs eux-m�mes dans toute leur vari�t� d�mocratique. � l�image des r�seaux qui s�auto-cr��, nous croyons � une morale qui na�trait d�un lectorat d�autant plus exigeant qu�il sera confront� � ses propres �crits. Ainsi le journaliste, connaisseur de tout et en tout, dispara�t peu � peu, au profit d�un journaliste qui guide d�licatement le galop des �crits.

C�est ce que nous avons commenc� � faire sur la Corse. Il est certain que cela d�pla�t fortement � une �lite qui se croit investi du pouvoir journalistique et donc du pouvoir tout court. Telle n�est pas notre conception et nous entendons bien r�ussir n�en d�plaise aux pisses-copies qui ne sont souvent que des pisse-vinaigres. Interview de Benard Poulet sur un journal qui voulait �tre roi.

Encore un livre sur �le Monde� !

Parce qu'il y a un probl�me le Monde. Le livre de P�an et Cohen, puis celui d'Alain Rollat avaient pos� quelques bonnes questions auxquelles les dirigeants du Monde ont refus� de r�pondre. Mais ces questions, parfois trop agressives, n'allaient pas assez au fond des probl�mes li�s au fonctionnement du journal depuis une dizaine d'ann�es. J'ai donc essay� d'aller plus loin, sans pol�mique et sans haine.

Votre th�se, c'est que �le Monde� cherche � prendre le pouvoir. Vous ne poussez pas le bouchon un peu loin ?

Il ne cherche pas � �prendre le pouvoir�, il veut �tre le seul pouvoir au-dessus de tous les pouvoirs. Il a l'ambition d'�tre le �grand inquisiteur�, celui qui d�cide ce que l'on peut dire ou faire, ce qui est bien ou mal, et non ce qui est vrai ou ce qui est faux. Prenez l'affaire Renaud Camus, presque anecdotique mais exemplaire : brutalement trait� d'antis�mite par le Monde � la sortie de son livre Journal de campagne, cet �crivain jusque-l� confidentiel, un peu r�actionnaire, a fait l'objet d'une v�ritable campagne de d�nigrement pendant plusieurs mois. Tout �a pour le r�habiliter par la suite... De fa�on plus insidieuse, le Monde fait aussi campagne pour ou contre tel ou tel homme politique. Je pense notamment � son soutien � Arnaud Montebourg et � son projet de VIe R�publique. Il a le droit de soutenir M. Montebourg, mais le probl�me c'est qu'il ne le dit pas clairement au lecteur. Il le fait passer en contrebande, de mani�re subliminale.

Vous d�noncez le �journalisme � l'estomac� pratiqu�, selon vous, par �le Monde�. Ce journalisme-l� n'est-il pas plus honorable que le journalisme de r�v�rence qui a longtemps �t� en vigueur en France ?

On est pass� d'un exc�s � un autre. De l'�poque de l'ORTF, o� on ne touchait pas aux puissants, � un tir aux pigeons, o� on fait feu sur tout ce qui a l'air d'�tre puissant. L'affaire du Watergate y a beaucoup contribu�. Elle est devenue un mythe pour les journalistes fran�ais. Particuli�rement pour les ex-militants gauchistes qui ont retenu le fait que deux journalistes du Washington Post ont r�ussi � faire tomber le pr�sident des �tats-Unis, Richard Nixon. Mieux que toutes les �luttes� de 1968 ! Pourtant, le but premier des journalistes du Post n'�tait pas d'abattre Nixon, mais de d�fendre la d�mocratie am�ricaine. Cette mauvaise lecture du Watergate a donn� des journalistes qui privil�gient l'investigation, le scoop � tout prix, au d�triment de la r�flexion, de l'enqu�te s�rieuse et de la responsabilit�. Prenez l'affaire Al�gre. Beaucoup de nos confr�res, � commencer par le Monde, ont manqu� de prudence et cultiv� le syndrome du �tous pourris !�. Je ne dis pas qu'il fallait se taire, mais je trouve scandaleux qu'on se soit pr�cipit� sur des confidences anonymes de magistrats, de policiers, de prostitu�es, en les pr�sentant comme des informations.

Selon vous, Edwy Plenel, le directeur de la r�daction, est responsable de ce que vous qualifiez de �d�rives�.

Oui, Edwy Plenel pousse ses journalistes � �sortir des coups�, donc � prendre des risques. Il les pousse � la faute. Les gens qui prennent du recul, les sp�cialistes, sont moins �cout�s que les chasseurs de scoops. La nouvelle �quipe dirigeante du Monde se revendique d'un scoop fondateur : le Rainbow Warrior, la r�v�lation, en 1985, en une du Monde, de l'existence d'une troisi�me �quipe d'espions fran�ais qui aurait fait sauter le navire de Greenpeace. C'est le Watergate de Plenel : il a fait tomber un ministre, Charles Hernu.

Et alors ?

J'affirme que l'article d'Edwy Plenel sur la �troisi�me �quipe� ne contenait aucune information : c'�tait une pure construction intellectuelle. Apr�s sa publication, il y a eu trois jours d'angoisse au Monde, car Plenel ne pouvait pas apporter de preuves � l'appui de ses affirmations. Il s'en est finalement sorti en citant, avant parution, des extraits d'un article de l'Express. Les enqu�teurs de l'hebdo avaient, eux, attendu d'avoir plus de �biscuits� pour sortir l'information. L�, Plenel a gagn� son pari, alors qu'il l'avait perdu en �r�v�lant�, en 1991, un pr�tendu �scandale � Panama�, qui a oblig� le Monde � pr�senter des excuses � ses lecteurs. Un coup �a passe, un coup �a casse. C'est ce que j'appelle le �journalisme � l'estomac�.

Vous reprochez aussi au journal d'�tre devenu nombriliste et de sous-traiter la politique �trang�re.

Souvent, le Monde privil�gie les informations internationales qui peuvent lui servir � administrer des le�ons de morale � la France. Ce fut le cas, par exemple, lors de l'arriv�e de J�rg Haider en Autriche, qui a permis de parler de l'extr�me droite en France. C'est du nombrilisme franchouillard ! Or, comme l'a dit Edwy Plenel, ce journal s'appelle le Monde, et pas la France. Un journal qui pr�tend �tre au niveau du New York Times devrait s'int�resser � toute l'actualit� internationale et pas privil�gier celle qu'il peut rabattre sur la France ou exploiter pour faire du spectaculaire.

Finalement, vous regrettez l'ancien �Monde�, celui de Beuve-M�ry ?

Il n'y a pas � regretter un ancien Monde qui ne correspondrait plus au monde contemporain. Je ne reproche pas au Monde de ne plus �tre ce qu'il �tait, mais de faire autre chose qu'une information s�rieuse et responsable.

Le Pouvoir du Monde. Quand un journal veut changer la France, Bernard Poulet, �d. la D�couverte, 19 euros.

�2003 L'investigateur - tous droits r�serv�s