Des juges couverts d'injures et des substituts bombard�s de projectiles divers � l'audience, des victimes menac�es jusque sur les parkings des tribunaux, des magistrats ou des huissiers agress�s � l'arme blanche, des CRS appel�s pour charger dans une salle des pas perdus. .., la justice, comme l'affirme un magistrat, n'arriverait-elle plus � "mettre � distance les tensions de la soci�t�" ?
L'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire), qui entend faire de la violence un chapitre de son prochain Livre blanc, qui sera publi� en janvier 2004, donne l'alerte : "Ce n'est pas le Bronx, mais il est temps de r�agir, estime son pr�sident, Dominique Barella. Il existe une mont�e g�n�rale des tensions, notamment � l'audience, qui risque dans certains endroits d'�tre disqualifi�e. Le tribunal n'est plus un sanctuaire. Il est devenu un forum ouvert sur la rue et la cit�." La r�alit� a frapp� les s�nateurs, dont plusieurs viennent d'effectuer des stages dans les juridictions. Paul Girod (UMP), s�nateur de l'Aisne, t�moin d'injures racistes et sexistes prof�r�es envers des juges de Montpellier � l'audience, se dit choqu� du fait que, "face � certains incidents, les magistrats n'ont pas les moyens de r�agir". Pour l'USM, la justice subit � son tour ce que d'autres institutions, de l'�cole � l'h�pital, vivent depuis plusieurs ann�es : il serait ainsi vain de nier que la violence touche aussi le tribunal.
Mais le ph�nom�ne est minimis� dans l'institution. Jean-Luc Gadaud, doyen des juges d'instruction d'Angoul�me, agress� il y a un an au cutter par deux individus masqu�s dans son cabinet, estime qu'il s'agit d'"un acte isol�". Pour une part des magistrats, la tension est normale et on ne peut la qualifier de violence : la confrontation avec le juge est un moment o� doivent pouvoir s'exprimer les tensions sociales. La culture judiciaire veut aussi qu'on s'ouvre peu de ses difficult�s. Rapporter un incident reste consid�r� comme un aveu de faiblesse, et la hi�rarchie n'est pas toujours � l'�coute. "Si vous g�rez bien votre audience, si vous avez anticip� en regardant le dossier, les choses se passent bien, assure une responsable du parquet de Cr�teil. C'est aussi une question de personnalit� et d'autorit� : si vous avez peur, vous avez des probl�mes."
"Chiffre noir"
En r�gle g�n�rale, "� moins de blessures, les magistrats ne portent pas plainte en se disant que cela fait partie des risques du m�tier", r�sume Philippe Ingall-Montagnier, procureur g�n�ral de la cour d'appel de Rouen, qui coordonne la premi�re enqu�te sur la s�ret� des tribunaux, en cours de d�pouillement. La chancellerie entend ainsi �claircir le "chiffre noir" de la violence.
Pour ceux qui t�moignent de sa r�alit�, elle est le signe d'une perte d'autorit� de la justice. "Nous avons affaire � des gens pour qui la confrontation � l'institution n'a plus de sens. L'autorit� est � d�montrer � chaque instant", t�moigne Denis Guignard, procureur adjoint � Pontoise. Fin d�cembre 2002, ce tribunal a �t� ravag� par un incendie criminel, non �lucid�. Pour M. Guignard, "cet acte avait une dimension symbolique forte, car les incendiaires s'en sont pris aux lieux publics du tribunal, salle des pas perdus et salles d'audience".
La violence se manifeste de multiples fa�ons : elle concerne aussi bien le juge des enfants au moment o� il place les mineurs que le juge des libert�s quand il met sous mandat de d�p�t, le juge aux affaires familiales lorsque surgit une altercation entre �poux ou le juge des tutelles face � une personne fragile. Mais c'est l'audience correctionnelle qui cristallise les tensions. "Les agressions deviennent absolument monnaie courante, t�moigne Jacques Beaume, procureur de Marseille. Dans les audiences de violence urbaine, ce n'est souvent plus le contenu du dossier mais le comportement pr�visible de l'audience qui r�gle celui des magistrats."
Dans ce lieu o� les difficult�s sont purg�es, et o� tombe la sanction, les magistrats distinguent plusieurs niveaux de tension. Le port ostensible de la casquette ou la sonnerie concert�e des portables sont rang�s au rang des incivilit�s ou des petites provocations. Plus s�rieux sont les outrages � l'audience (passibles de deux ans de prison), ou les agressions physiques � l'encontre des juges et des victimes. "Les gros d�linquants ont int�gr� la norme ; ils se disent qu'ils ont perdu cette fois-l�. Mais les autres sont toujours convaincus d'avoir perdu � tort", commente un juge.
Dans les gros tribunaux de la r�gion parisienne, notamment � Bobigny et � Evry, la fronti�re entre la loi r�publicaine et la loi de la cit� devient parfois difficile � maintenir. Lors d'un d�lib�r� portant sur une affaire de bande, � Bobigny, un trafic de haschisch s'est organis� entre les pr�venus laiss�s dans la salle d'audience et le public.
Plus g�n�ralement, la pratique des comit�s de soutien pose de plus en plus de probl�mes. Les proches des agresseurs arrivent t�t pour squatter les places, lancent le chahut pour poser l'ambiance, obligeant la victime � se frayer un chemin au milieu d'eux. A Cr�teil, il a �t� d�couvert que certains auteurs d'infractions r�mun�raient leur fan-club : "Il y a deux ans, un jeune d�s�uvr� d'une cit� voisine nous a confi� qu'il venait "chercher ses 100 francs". La famille d'un ca�d qui passait en audience avait pay� des personnes pour faire le chahut. Nous avons affaire � un syst�me d'intermittents", t�moigne Laurent Marcadier, secr�taire g�n�ral de l'Association des magistrats du parquet.
"Stress, charge �motive"
Face � ces violences, certains finissent par baisser les bras. Par lassitude, l'une n'a rien dit apr�s le geste de l'�gorgement. D'autres �vitent de poursuivre pour outrage. "Les coll�gues fuient le p�nal ; c'est un stress, une charge �motive que ces audiences de voie urbaine et de violence grave, t�moigne un magistrat d'Evry. Je pense que si on n'est pas un vrai p�naliste notre raisonnement est compl�tement ob�r�. On se dit : "Je ne vais pas trop cogner pour ne pas avoir trop de probl�mes"."
Sur le fond, "nous devons poser la question de la qualit� de nos audiences, souligne Jean-Claude Bouvier, juge � Cr�teil et membre du Syndicat de la magistrature (SM, gauche). On ne pourra pas ind�finiment tenir des comparutions imm�diates pendant onze heures, avec trente dossiers, donnant l'impression que les affaires sont b�cl�es." Selon lui, "on assigne � l'institution des objectifs d�mesur�s, qu'on atteint au prix de prestations m�diocres". Les tensions, conviennent nombre de magistrats, sont aussi li�es � la fa�on dont la justice est rendue.
(Nathalie Guibert, Le Monde du 28.10.03 )
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