Le 30 septembre, la soci�t� des r�dacteurs du Monde envoie une note qui fait le point sur le conflit qui oppose la direction du journal � Daniel Schneidermann accus� d�avoir port� atteinte aux int�r�ts du journal en publiant des r�v�lations sur le climat apr�s la publication du livre de Cohen et P�an � La face cach�e du Monde �. Tout en prenant des pincettes, Schneidermann �gratigne le mythe d�Edwy Plenel et de Jean-Marie Colombani pr�sent�s comme des tyrans affectifs et caract�riels. Voici quelques extraits du livre.
� M�me si le livre suintait la volont� de d�truire, et �tait truff� d�erreurs flagrantes, il me semblait que Le Monde, plut�t que de r�pondre comme un clan sicilien offens� par la provocation d�un clan rival (mutisme majestueux, chagrin insondable, bord�e d�insultes et pr�paration minutieuse du bain de sang des repr�sailles) devait r�pondre comme un journal dans une d�mocratie d�velopp�e au 19e si�cle : en ouvrant ses bouches, ses comptes et ses archives. Je crois que les m�dias ont atteint une telle puissance dans le fonctionnement d�mocratique d�aujourd�hui qu�ils n�ont d�autre choix que d��tre le plus transparent possible sur leurs secrets de cuisine.
� la v�rit�, je comprends bien pourquoi la direction a r�agi ainsi, �coutant ses r�flexes de corps offens� plut�t que de journalistes. L�honneur des hommes �tait bless�. Oui, l�honneur. On n��crit plus souvent le mot � honneur �, aujourd�hui, et dans Le Monde pas davantage qu�ailleurs. L��poque des duels r�parateurs, � l��p�e et en haut-de-forme, semble appartenir � la Pr�histoire. Pourtant, le vieil honneur a la vie dure. Nous devrions le savoir : il est notre mati�re quotidienne.
L�honneur des autres, s�entend. � L�investigation � journalistique a broy� bien des honneurs de puissants, avant que le missile � P�an-Cohen � ne vienne frapper celui de nos directeurs et, par effet collat�ral, celui du journal tout entier. Nous avons donc r�agi en Latins plut�t qu�en Anglo-Saxons. Je le regrette. Il me semble que la presse fran�aise a davantage � emprunter aux mod�les anglo-saxons qu�aux mod�les latins. Nous nous devons davantage aux r�gles simples de notre m�tier (une seule r�ponse, les faits ; les affirmations de P�an et Cohen sont-elles vraies, sont-elles fausses ?) qu�� un code d�honneur exhum� de l�avant-dernier si�cle. Notre journal, qui exige � longueur d�ann�e la plus grande transparence possible de tous les pouvoirs (les r�unions internes des partis, les comptes des entreprises, le contenu des bidons des coureurs du Tour de France sont somm�s d��tre absolument transparents) se voyait offrir sur un plateau l�occasion d�une magistrale d�monstration de transparence. �
Mon r�flexe naturel fut donc de tenter d�organiser ce d�bat, sur le plateau d�� Arr�t sur images �, entre les deux duos P�an-Cohen et Plenel-Colombani. Tous quatre �taient journalistes, et tr�s certainement une rencontre entre eux promettait d��tre riche et passionn�e. Pourquoi ne se seraient-ils pas expliqu�s, les yeux dans les yeux ? Deux d�entre eux, certes, sont mes patrons. Mais pourquoi un journaliste ne pourrait-il traiter de ses propres patrons, de sa propre entreprise comme de tous les autres dirigeants, de toutes les autres entreprises ? Quel meilleur antidote � l�emballement que la confrontation directe des arguments contradictoires ?
J�avais crois� Pierre P�an vingt ans plus t�t au hasard d�une enqu�te. Je n�avais jamais rencontr� Philippe Cohen. Je commen�ai par tenter de les joindre par l�interm�diaire de leur attach�e de presse. Il me semblait avec une certaine na�vet� qu�ils seraient les plus difficiles � convaincre. L�accord de Colombani et Plenel, attaqu�s, et qui seraient heureux de trouver une tribune pour se d�fendre, me paraissait plus facile � obtenir. Mais la voix glaciale au t�l�phone de l�attach�e de presse de Mille et une nuits, cherchant mille et un pi�ges derri�re chacune de mes propositions, et finissant par m�avouer, alors que j��voquais � ses adversaires � : � Mais, vous �tes l�adversaire, Monsieur Schneidermann ! � ne me laissa pas beaucoup d�espoir. Elle ne fermait pourtant pas la porte. Quelques instants plus tard, ce fut Edwy Plenel qui la claqua d�finitivement � la face de ce beau projet de d�bat contradictoire. Sa voix �tait furieuse : � Parler avec P�an et Cohen ? Non. La consigne, pour l�instant, c�est qu�on ne parle pas � l�ext�rieur. Et surtout pas avec P�an, qui est antis�mite. � Antis�mite, P�an ?
Comme je tentais de lui faire remarquer que rien ne permettait de d�celer, chez le confesseur du vichysme de Fran�ois Mitterrand dont Le Monde, quelques ann�es plus t�t, avait encens� les pr�c�dents ouvrages, la moindre trace d�antis�mitisme, il s�emballa : � Il faut savoir o� tu es, Schneidermann. Si tu es dedans ou dehors. On tient un comit� de r�daction mercredi, on verra bien si tu es l� ou non. � Bien. L�heure n��tait d�cid�ment pas au d�bat. Sous la menace, je fus d�abord surtout sensible au fait qu�il m�interpelle par mon nom de famille, alors que nous nous connaissons depuis vingt ans, et nous donnons habituellement du � Edwy � et du � Daniel �. Mais il ne se situait plus dans les rapports de travail, les rapports entre un directeur (lui) et un chroniqueur (moi), voire entre un producteur d��mission (moi) et un invit� potentiel (lui). Il �tait manifestement plong� dans un nouvel �pisode d�cisif de ce cauchemar �pique qu�il se raconte � lui-m�me sans doute depuis son entr�e en journalisme (et dans lequel Le Monde, en guise de contre-attaque, allait tenter sans succ�s de plonger ses lecteurs) : les supp�ts de la Raison d��tat et du Souverainisme se liguant pour terrasser la Libert� de la Presse. Quant � moi, j��tais d�sormais � d�couvert entre les duels d�artillerie des deux camps avec, flottant au vent, mon petit drapeau blanc du D�bat Contradictoire, � peine brandi et d�j� en charpie. �
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Psychologiquement d�abord. Une longue fr�quentation (m�me si, disais-je, elle s�est espac�e depuis qu�ils dirigent le journal) de Colombani et Plenel impose plusieurs correctifs. Par exemple, je ne reconnais �videmment pas Jean-Marie Colombani dans la caricature qu�en dressent P�an et Cohen. Loin de l�emballement, je fr�quente depuis vingt ans un Colombani brutal certes, mais aussi attentionn�, cynique peut-�tre mais aussi sinc�rement attentif aux bonheurs et aux malheurs priv�s de ses collaborateurs et qui, davantage qu�un journaliste, un patron ou un dictateur, est surtout un grand politique. Promouvoir, s�duire, abandonner, soupeser, h�siter, laisser pourrir, trancher au moment le moins attendu, surprendre, opposer, inqui�ter, rassurer, noyer, rep�cher : tels sont ses mitterrandiens, et quotidiens, d�lices. Avant qu�il ne devienne directeur, je me souviens avoir critiqu� un jour, dans un comit� de r�daction, notre traitement sensationnaliste du Front national alors en pleine ascension. Je trouvais que nos bruyantes d�nonciations nourrissaient l�emballement, et entretenaient paradoxalement le ph�nom�ne. Alors chef du service politique, Colombani m�ex�cuta publiquement en d�fendant ses troupes, sur un ton qui tua net le d�bat. Mais, le lendemain, je le vis s�approcher presque timidement de mon bureau : � Je m�excuse pour le ton que j�ai employ� hier. Tu comprends, je croyais que c��tait une op�ration contre le service politique ! �
J�ai longtemps �t� admiratif du combat acharn� qu�il menait contre ses penchants les plus sombres (rancune et parano). L�ayant c�toy� d�assez pr�s dans sa phase de conqu�te du pouvoir, en permanence inquiet et tendu, d�stabilis� par les coups de l�adversaire, voyant sourdre des complots de partout, perp�tuellement d�chir� entre pulsion de meurtre et tendance naturelle � l�indulgence, j�ai �t� impressionn� par la m�tamorphose physique qui lui a permis de franchir la derni�re marche. En quelques mois, il a appris � sourire et � miracle supr�me � � se moquer de lui-m�me. Peu de temps apr�s �tre devenu directeur, il me racontait en riant un accident domestique : il �tait tomb� d�une �chelle en rangeant des valises dans sa maison de Corse. � Et le pire, souriait-il, c�est que c�est enti�rement de ma faute. Je ne peux accuser personne de complot ! � Quand le parano se moque de sa parano, la gu�rison est proche. Il a gagn� son combat contre ses d�mons, songeais-je alors. Hum ! Je n�en suis plus si certain aujourd�hui.
L�emballement rabote ces nuances de la psychologie, et bombarde de violents projecteurs les clairs-obscurs de l��me humaine. Il y a autre chose : il arrive par exemple que l�Ogre se vive comme une victime. C�est difficile � croire mais c�est ainsi : un Ogre peut aussi trembler de douleur. � Je passe davantage de temps avec vous qu�avec ma famille. Vous �tes ma famille ! � lan�a Edwy � la r�daction en pr�ambule du fameux comit�, apr�s la sortie du livre. Dans les jours les plus sombres de l�emballement, plusieurs proches collaborateurs dont il estimait qu�ils ne l�avaient pas assez soutenu, eurent la surprise de l�entendre soupirer, sinc�rement accabl� : � Je suis triste. J�attendais un signal de toi, rien n�est venu. Je suis triste. � L�ind�niable brutalit� humaine dont fait preuve Edwy Plenel, sa difficult� � fixer lui-m�me des bornes � son pouvoir sont d�autant plus d�routantes qu�elles s�entrem�lent �troitement � une sinc�re auto repr�sentation en victime (de son d�vouement � la collectivit�, de la logique de la raison d��tat, des complots mitterrandiens et n�o-mitterrandiens) qui le rend ultra-sensible � toutes les marques d�attention (et peut le pousser, par exemple, � pleurer sur un plateau quand sa collaboratrice Josyane Savigneau fait l��loge d�un de ses livres, grand moment de t�l�vision ). Ainsi s�est cr��e et s�entretient dans la r�daction une atmosph�re d�infantilisation impossible � r�sumer dans une l�gende noire m�diatique, subtil m�lange de pression brutale et de chantage affectif, qui est certainement une des explications de l�incompr�hensible silence des journalistes du Monde apr�s la sortie du � P�an-Cohen �. D�autant que les qualit�s professionnelles de Plenel, estomp�es par P�an et Cohen qui le r�duisent � un manipulateur et un truqueur, sont ind�niables : sa curiosit�, sa r�activit�, son �nergie sont reconnues par une grande partie de ceux qui travaillent quotidiennement avec lui. Beaucoup lui vouent une r�elle admiration, notamment ceux (la moiti� de la r�daction actuelle) qui ont �t� embauch�s par lui, et n�ont connu d�autorit� que la sienne.
Mais, au-del� des personnes, c�est toute une pratique du � journalisme d�investigation �, dont Plenel est la figure de proue, et sur laquelle Le Monde a assis son redressement d�s l�affaire Greenpeace en 1985, qui s�est retrouv�e sous les tirs. P�an et Cohen assurent ainsi que les � scoops � les plus retentissants ne seraient souvent que des r��critures de proc�s-verbaux judiciaires fournis par des juges ou des avocats qui instrumentalisent ainsi le journaliste � leurs propres fins. Dans le d�bat emball� qui a suivi la sortie du livre, le personnage du � journaliste d�investigation � s�est retrouv� caricatur�, attendant passivement � c�t� de son fax qu�arrivent les PV croustillants qui fourniront la mati�re des prochaines manchettes. �
La note de la SRM est donc la synth�se de la r�union qui en d�finitive a abouti � l�acquiescement du licenciement du journaliste.
Objet: communiqu� de la S.R.M. concernant la proc�dure de licenciement engag�e � l'encontre de Daniel Schneidermann
Bonjour � toutes et � tous,
Le conseil de la S.R.M. a appris au cours du week-end la d�cision de la direction d'engager une proc�dure de licenciement � l'encontre de Daniel Schneidermann en raison de son livre � para�tre qui "contreviendrait � l'article 3B de la convention collective des journalistes".
Apr�s avoir pris connaissance du livre, le conseil a rencontr�, hier, Daniel Schneidermann et Jean-Marie Colombani.
Daniel Schneidermann a exprim� sa surprise face � la d�cision de la direction car il pensait "que cette derni�re pourrait faire un usage productif de son livre".
"J'ai us� de ma libert� d'expression" a-t-il expliqu�. "Pourquoi un texte public? Parce que nous devons notre premi�re loyaut� aux lecteurs". "Le d�bat interne est important. Je regrette qu'il soit aussi difficile � l'int�rieur de cette maison. Je veux rester".
De son c�t� Jean-Marie Colombani, "tout en regrettant d'avoir fait perdurer un statut ambigu" (pigiste mensualis� et producteur de t�l�vision, avec une clause de retour permanente au sein du journal) estime que Daniel Schneidermann "s'est exprim� au-del� de ce qui est acceptable dans une vie en collectivit�". "Il existe une clause de conscience dans la convention collective dont la contrepartie est un devoir de r�serve vis-�-vis de l'ext�rieur". Il a �galement indiqu� "que le livre de Daniel Schneidermann pourra �tre utilis� comme pi�ce � conviction dans le proc�s qui nous oppose � Pierre P�an et � Philippe Cohen".
Daniel Schneidermann et Jean-Marie Colombani ont inform� le conseil qu'ils s'�taient rencontr�s avant la publication du livre.
Si la S.R.M. est attach�e � la libre expression de chacun de ses membres, elle regrette que Daniel Schneidermann ait pr�f�r� l'exercer � l'ext�rieur. Cependant, elle s'inqui�te de la mani�re dont la direction a choisi de mettre un terme au statut hybride dont disposait Daniel Schneidermann, statut qu'elle avait elle-m�me propos� et entretenu. Et du moment choisi pour le faire.
Tant cette m�thode que la publication du livre nous paraissent potentiellement pr�judiciables aux int�r�ts de l'entreprise.
Regrettant que nous en soyons arriv�s l�, le conseil s'attriste que ce conflit nous prive d'un journaliste dont les articles ont contribu� depuis 1979 � la richesse du Monde.
Au cours de nos discussions, quatre membres du conseil ont demand� la suspension de la proc�dure de licenciement. En revanche, les huit autres ont estim� qu'il n'�tait pas dans les attributions du conseil de se prononcer sur un acte relevant de la responsabilit� de la direction et dont les organisations syndicales se sont saisies.
Le conseil de la S.R.M., plus que jamais attach� � faire vivre le d�bat en interne, propose la tenue, dans les prochains jours, d'un comit� de r�daction consacr� "aux conditions d'expression des journalistes du Monde - en regard des r�gles �nonc�es par le Livre de style, la convention collective et la S.R.M..
Le conseil de la S.R.M.
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