Les assurances ne veulent prendre aucun risque en Corse
Oct 7, 2004
Depuis près de vingt ans, Jeanine possède un studio sur la route des Sanguinaires, à la sortie Ajaccio (Corse-du-Sud), dans une petite résidence, les pieds dans l'eau. Comme beaucoup de ses voisins, Jeanine est retraitée et elle a conservé sa résidence principale sur le continent. Corse d'origine, elle passe au minimum trois ou quatre mois d'été dans l'île. Au début du mois de septembre, alors qu'elle contactait son assureur pour une affaire courante, celui-ci lui a tout bonnement annoncé que son contrat ne serait pas renouvelé en 2005. Pas d'explication, sinon qu'il s'agit d'une «politique nationale» d'AGF consistant à «ne plus assurer les résidences secondaires en Corse».

Cibles favorites. Dominique possède une maison dans le cap Corse. Cet été, il a reçu une lettre de son assureur, agent AGF. Brève et sans explication. Et même réponse. AGF est au regret de lui annoncer qu'il doit mettre fin à son contrat dès octobre. Ils sont des centaines, voire quelques milliers, à connaître le même sort. Outre AGF, GAN et Axa, notamment, résilient massivement. En cause, les attentats, même si la plupart des assureurs rechignent à le reconnaître ouvertement. Depuis la création du FLNC dans les années 70, les résidences en Corse de continentaux ¬ accusés par les nationalistes d'«accaparer» la terre corse ¬ sont une des cibles favorites des plastiqueurs. Voici deux ans, est même apparu un nouveau groupe clandestin, le FLNC du 22 octobre, véritable stakhanoviste du plastic, spécialisé dans le dynamitage des résidences secondaires de continentaux. En fait, il s'agit souvent d'initiatives de petits groupes locaux, voire d'individus isolés, dont les motivations peuvent être fort éloignées de toute cause politique, mais le mouvement nationaliste récupère et authentifie ses explosions, pourrissant ainsi un peu plus encore la situation. De la bombinette posée contre le mur du chef de service avec qui on a un différend privé à l'extincteur bourré de chlorate-soude capable de transformer en ruine la villa d'un contrevenant à la loi Littoral, c'est une centaine d'attentats par an qui, de toute façon, gangrènent l'économie et les relations sociales de l'île. Au siège d'AGF, on est gêné pour communiquer sur le sujet. «On ne s'est pas retiré du marché et il ne s'agit pas d'une politique générale, mais d'une sélection au cas par cas», assure-t-on. Les critères ? La réponse est vague : «Nature de la résidence, situation sur l'île, environnement commercial. Mais c'est au directeur régional du Sud-Est d'apprécier...» Lequel directeur n'a rien à déclarer.

Sur le terrain, les courtiers se montrent plus diserts. «Si je raisonne comme un assuré, je comprends que le client manifeste un certain mécontentement. Mais si je raisonne en assureur, nous sommes vraiment confrontés à un problème», plaide Jean-Baptiste Poggi, assureur à Ajaccio. Qui jongle allégrement avec les chiffres. «Si l'on compte 1 500 euros de prime pour 3 000 contrats, et que 10 % de ce portefeuille est atteint, à raison de 45 000 à 300 000 euros par sinistre... Vous êtes vite cuit !» Cuit ? De fait, statistiquement, les risques ne semblent pas si élevés. En revanche, les compagnies ne veulent courir un risque que lorsqu'elles sont sûres d'être gagnantes. «Il en va des attentats exactement comme des zones ayant connu des inondations. On se retire», reconnaît un courtier.

Solution. Mais il existe un autre facteur, qui touche celui-là l'image négative qu'entraînent ces décisions de retrait en cascade. D'où, semble-t-il, une volonté de faire, un peu, marche arrière. «Si le client assure chez nous d'autres biens, immobiliers et véhicules, ou un commerce, et que la résidence secondaire n'est pas une villa en bord de mer ¬ cible favorite des auteurs d'attentats ¬, je pense que nous pourrons reconsidérer notre position», explique Jean-Baptiste Poggi. En clair, un commerçant ajaccien ou bastiais possédant une maison «au village», comme tout Corse qui se respecte, a toutes les chances de s'assurer. Moyen sournois de favoriser les Corses ? Tous les assureurs contactés jurent que jamais la consonance patronymique n'intervient. «Cela n'aurait pas de sens, conclut ce courtier, car il y a à peu près autant de victimes corses que de non corses.»

Quelle solution reste-t-il aux clients ? Se tourner vers le «pool des risques aggravés» ? Cette structure examine les cas litigieux. Et peut contraindre un assureur à assurer. «C'est ce qu'ils m'ont proposé, assure Dominique. Mais la prime était multipliée par quatre et les garanties divisées par quatre !» Autre possibilité : se tourner vers les mutuelles. «Il n'est pas question de faire des différences entre les sociétaires, ce serait contraire à notre éthique mutualiste», promet ainsi la Maif, cohérente avec son slogan d'«assureur militant».

Marc PIVOIS (« Libération »)

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