En mars 1994, 14 hommes appartenant à un commando du FLNC-Canal historique sont interceptés sur le domaine de Sperone, situé à l’extrême-sud de la Corse, alors qu’ils s’apprêtaient à l’attaquer et à en plastiquer les installations.
Quatorze membres du commando sont donc pris en flagrant délit et inculpés pour divers accusations. Une telle prise est unique dans les annales de l’anti-terrorisme. Le lendemain, la Cuncolta naziunalista, organisation légale se réclamant du FLNC Canal historique, fait coller par ses militants sur tous les murs de Corse des affiches dénonçant l’incarcération de ses quatorze militants. Une bien curieuse épreuve de force vient de commencer qui à elle seule, synthétise toute l’attitude des différents gouvernements français envers les terroristes corses.
Un an et demi plus tard, le dernier des quatorze détenus est libéré. Tous les « prisonniers de Sperone » ont retrouvé leur liberté malgré les lourdes charges qui pèsent sur eux. Selon la justice antiterroriste, que l’on avait connue moins scrupuleuse, des fautes de procédures justifiaient ces libérations au compte-gouttes mais étonnamment rapides. Selon les dirigeants du FLNC, elles avaient été le fruit de conciliabules secrets entre les plus hauts niveaux de l’État, Charles Pasqua et la direction du FLNC Canal historique. Voici donc l’histoire de l’un des scandales politico-judiciaires de la Ve République qui, à lui tout seul, explique bien des déboires corses.
Les 14 de Sperone ne seront jugés qu’en 2000 et les peines en appel tomberont en 2002 soit plus de huit ans après les faits. La peine maximum sera de un an ferme. Trois des 14 mourront dans l’année qui suit leur libération, un de maladie les deux autres par assassinat. La plupart des autres ont quitté le nationalisme.
Cette longue enquête n’est pas destinée à jeter l’opprobre sur les nationalistes qui furent arrêtés mais de parvenir à déterminer les responsabilités des uns et des autres. Or, il nous est apparu que les négociations secrètes de l’état français, son amoralisme, ses tergiversations ont fait beaucoup dans la guerre entre nationalistes qui commençait à peine. Cette attitude a surtout conforté les organisations clandestines que, pourvu qu’on use de violence, on pouvait tout obtenir de l’état français. Loin de nous l’idée d’absoudre les plastiqueurs. Ils savaient en allant poser leurs pains d’explosifs qu’ils risquaient la prison en cas de capture. Et comment pourrait-on imaginer une société qui ne sanctionne pas ceux qui détruisent au nom de leur justice privée ?
Mais il faut aussi admettre, à l’inverse, que la justice et le droit ont souvent été étouffés dans cette île en fonction justement du principe d’efficacité. L’histoire du site de Sperone est d’ailleurs particulièrement éclairante. On lira en fin d’enquête les données produites par l’organisation écologiste « U Levante ». Malgré l’inconstructibilité du site, Sperone a été construit. C’était alors partie facile pour la clandestinité que d’affirmer qu’elle au moins faisait respecter la loi et défendait la terre de Corse. Les interventions d’Ati Lantieri, maire de Bonifacio et de José Rossi, député de la Corse du Sud, pour permettre les constructions sur les sites de Sperone et de Piantarella, apparaissent aujourd’hui non seulement comme scandaleuses mais d’une certaine façon criminelles. Sans ces dénis de justice en matière environnementale, la clandestinité insulaire en serait rester au stade d’une cause se perdant dans le racket et la violence tyrannique. C’est grâce aux Sperone et Piantarella qu’elle a acquis des lettres de noblesse qui perdurent encore aujourd’hui. Combien de fois au cours de notre enquête avons-nous entendu dire : « D’accord le FLNC a tué et il a volé. Mais il a au moins réussi à protéger la Corse du béton. Il n’y a qu’à voir le reste de la Méditerranée. »
Les partis politiques traditionnels ont joué un rôle extrêmement pervers soutenant les promoteurs d’une main mais aidant le nationalisme clandestin de l’autre. Ils gagnaient alors sur tous les tableaux. Celui de l’argent, celui du soutien étatique et enfin celui de la solidarité avec les détenus nationalistes.
Ils ont souvent réussi à tuer des décisions de justice parce que les inculpés appartenaient à leur clientèle électorale. Combien de nationalistes emprisonnés ont bénéficié du zèle jamais démenti de Jean-Paul de Rocca-Serra, l’inoxydable député de la Corse-du-Sud. Mais en échange il « devait le voter ». Les nationalistes n’ont fait que reproduire le schéma que, par ailleurs, ils dénonçaient.
Nous affirmons quant à nous que si la justice avait été respectée scrupuleusement en Corse, la plupart des drames auraient été évités. En jouant avec le monde de la clandestinité, les représentants des gouvernements de gauche comme de droite ont joué avec le feu et souvent ont provoqué des incendies. Pierre Joxe a négocié avec la tendance du FLNC qui allait devenir le Canal habituel. Charles Pasqua a choisi la tendance ennemie. Chacun a agi en fonction des rapports de force, en discutant avec ceux qui paraissaient les plus déterminés. C’est ainsi que la longue guerre en factions a débuté. L’affaire de Sperone contient tous les germes de cette gangrène. C’est pourquoi elle vaut le coup d’être racontée par le menu.
2ème partie demain mercredi
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