La pieuvre verte perd un tentacule
Dec 4, 2003
La Commission européenne n'a pas cédé. Après des jours et des nuits de négociations marathon sur le dossier Editis, le groupe Lagardère a dû accepter d'amender sérieusement ses propositions de remèdes, à tel point que le groupe ne devrait conserver qu'un fonds limité de ce que constituait l'ancien Vivendi Universal Publishing. D'après nos informations, le groupe médias français devrait donc céder la très stratégique plate-forme de distribution d'Editis, Interforum (Malesherbes), ainsi que d'autres maisons d'édition comme 10-18. Une liste qui viendrait compléter celle déjà présentée par le groupe le vendredi 21 novembre. C'est-à-dire une mise sur le marché des actifs scolaires, Nathan et Bordas, du dictionnaire Le Robert, de la maison Presse Pocket ainsi que de la première maison française de littérature générale, Robert Lafont.

Au final, le groupe Lagardère et sa filiale édition, Hachette Livre, ne devraient conserver que l'éditeur espagnol Anaya et le dictionnaire Larousse ainsi que deux ou trois maisons d'édition au périmètre plus restreint comme Julliard ou les groupes d'édition britannique Harrap et Chambers dont la valorisation tourne autour d'une dizaine de millions d'euros par actifs.

Pour Anaya comme pour Larousse, aucun problème de concurrence ne se posait, dans la mesure où, pour le premier, le groupe Lagardère n'est pas présent à l'international, et où, pour le second, les actifs de Hachette Livre dans le dictionnaire restaient limités.
«La Commission n'était pas prête à accepter une solution de demi-mesure», estime une source proche du dossier. Quant au groupe Lagardère, il entendait jouer la montre, se donner le temps de la réflexion et négocier jusqu'à la dernière heure.

Les éventuels repreneurs se tenaient prêts hier soir à adapter leur offre. Jusqu'à présent, les repreneurs potentiels fondaient leur proposition sur environ 34?% du périmètre d'Editis: l'édition scolaire, de poche, l'éditeur de littérature générale Robert Laffont et le dictionnaire Robert plus un centre de distribution, celui d'Ivry et une plate-forme en Belgique. Il convient, pour l'heure, d'ajouter à cette liste le centre de Malesherbes.

Le groupe Média Participations (éditeur de Dargaud, Rustica et Fleurus) semblait conserver hier soir une courte avance sur les autres candidats à la reprise. Media Participation aurait formulé, dans un premier temps, une offre d'environ 500 millions d'euros incluant Malesherbes. Pour autant, le périmètre est aujourd'hui plus grand. Est-ce que ce groupe familial sera toujours en mesure de participer à ce qu'il convient d'appeler désormais un «second tour»?
Pour finaliser son offre, Média Participations sait qu'il peut procéder à une augmentation de capital qui profiterait à ses actionnaires minoritaires, Axa et Michelin, qui pourraient prendre au final 49% du capital du groupe. Ce groupe a aussi la possibilité de s'endetter. Très rapidement Média Participations, avec l'aide de sa banque conseil, la Société Générale, devrait arrêter une offre définitive ainsi qu'un plan de reprise.

La proposition de Vincent Montagne, PDG de Media Participation, lui donnait une longueur d'avance devant Rizzoli et le nouvel entrant, Wendel Investissement. Mais pour combien de temps? Rizzoli, toujours pressant, aurait déposé une offre inférieure à 400 millions d'euros la semaine dernière, à la suite d'une série de rencontres entre Maurizio Romiti, PDG de Rizzoli, et Arnaud Lagardère. Mais, depuis le week-end, le groupe Lagardère ne se serait plus manifesté auprès du groupe italien. Il semblerait que Rizzoli, tapi dans l'ombre, ne montre guère d'empressement à surenchérir à l'offre de Média Participations. Il pourrait plutôt profiter d'un premier accord Média/Lagardère et réagir dans un deuxième temps, quand le groupe de Vincent Montagne devra à son tour faire un tri des actifs repris.

Il en est de même pour le holding Wendel Investissement, présidé par Ernest-Antoine Seillière et cité hier par Les Échos. Ce groupe serait prêt à mobiliser 300 millions d'euros.

L'empire Lagardère ébranlé par l'affaire Editis


Pour avoir voulu rester jusqu'au bout, fidèle aux dernières volontés de son père, Arnaud Lagardère risque d'en payer les conséquences.


Quand Vivendi Universal décidait, il y a seulement un an, de céder dans la hâte sa branche édition, Jean-Luc choisit de la racheter et de se poser en garant de la culture française. Aujourd'hui, Arnaud Lagardère est contraint par Bruxelles de revendre VUP dans sa quasi-totalité à un prix forcément inférieur à celui d'acquisition qui était de 1,2 milliard d'euros. Si un reproche et un seul peut être adressé à Arnaud Lagardère et à son équipe, c'est celui de n'avoir pu résister à Mario Monti et à ses fonctionnaires.


Ceux-ci ont imposé, non seulement le montant des cessions, mais aussi et surtout la date à laquelle Lagardère devait s'engager à les conclure. Ce diktat a des conséquences financières importantes sur l'entreprise française.


Pour éviter cet écueil et mieux engager le bras de fer avec les hauts fonctionnaires, il aurait peut-être fallu parler le langage de la vérité. Laisser croire que l'enquête approfondie ouverte par Bruxelles sur la fusion Editis-Lagardère équivalait à un complément d'information alors qu'il s'agissait d'un examen de repêchage montre à quel point le management de Lagardère n'a pas pris suffisamment la procédure bruxelloise au sérieux. Changer précipitamment le nom de VUP en celui d'Editis a été une erreur de communication et de politique. Que ce nom ne signifie rien au grand public a posé moins de problèmes qu'il n'a causé d'irritation à Bruxelles en donnant l'impression que Lagardère s'était déjà approprié cet actif.


L'impossible dialogue entre les éditeurs indépendants Gallimard, la Martinière, le Seuil et Lagardère aura pénalisé tous les acteurs. Il n'y en a pas un qui puisse se prévaloir aujourd'hui de ce conflit.


En militant activement à Bruxelles, et en fournissant des arguments à la Direction de la concurrence qui n'en demandait pas tant, les éditeurs français ont défendu, avec efficacité, leur conception de la liberté. Mais ils risquent de se retrouver, demain, face à un concurrent européen, qui disposera de moyens financiers équivalents voire supérieurs à ceux de Lagardère. Et qui pour les autorités de la concurrence, possédera d'une vraie marge de manœuvre, puisque la France ne constitue pas sa terre d'élection.


En un mot, l'édition française vient d'essuyer un revers et le groupe Lagardère est fragilisé. Les opposants à cette fusion, à commencer par Jean-Louis Lisimacchio, ancien président d'Hachette Livre, vont faire porter la responsabilité de cette impasse à Arnaud. Le fait que la révocation de cet ancien PDG soit imputée à Arnaud Lagardère et non à son père qui l'avait prise dès l'opposition de Jean-Louis Lisimacchio au rachat de Vivendi Universal Publishing, donne déjà une idée sur les velléités agressives de ses adversaires. La façon dont Arnaud Lagardère surmontera donc cette affaire conditionnera son avenir comme celui du groupe qui porte son nom.

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