Les Russes en Corse (4)
Dec 3, 2003
Voici l’épisode numéro 4 des Russes en Corse, article publié dans la revue Études Corses n°49. L'auteur, Bruno Bagni, est professeur agrégé d'histoire à Toulon.


4 - LE RION A AJACCIO

Il serait difficile de dresser un tableau de l'arrivée des Russes en Corse et de ses conséquences en se contentant des archives officielles. Les documents de la Marine, de l'Armée et de la Préfecture, à de rares exceptions près, sont introuvables et vraisemblablement disparus. Toutefois, cette lacune est très largement comblée par le foisonnement d'articles parus dans la presse ajaccienne. Essayons d'imaginer l'événement que cela a représenté. Voila une petite cité insulaire de 20.000 habitants, qui voit en une journée sa population augmenter de 20%. Et qui sont ces 3700 nouveaux venus? Des Russes, des Ukrainiens, des Cosaques, bref, quelque chose de plutôt exotique sous ces latitudes... Aucun doute sur ce point: l'arrivée du "Rion" a été L'ÉVÈNEMENT de l'année à Ajaccio, et la presse locale en a fait ses choux gras.

C'est le 15 mai que les Ajacciens découvrent pour la première fois la silhouette incongrue de ce paquebot délabré dans la baie. Le "Rion" y est arrivé en remorque à 2 heures du matin. Cela faisait 19 jours qu'il était parti de Constantinople.

L'accueil et la solidarité des Ajacciens

Dès l'arrivée du navire, on assiste aux mêmes scènes qu'à Messine. Ce spectacle d'ignoble rapacité donne à la presse corse la première occasion de montrer la compassion qu'elle éprouve pour les malheureux réfugiés. L'Éveil de la Corse y consacre son éditorial du 18 mai: "Il nous faut signaler, avec la plus grande énergie et la plus légitime indignation, que des individus, qui s'apparentent aux squales par leur voracité et leur cupidité, rôdent continuellement autour de ce navire, et arrachent, contre un morceau de pain ou une cigarette, les objets les plus nécessaires à ces malheureux. Je cite un cas: un Russe, qui désirait vendre sa montre en argent et sa chaîne en or, commit la naïveté de les descendre, au bout d'un fil, à ces odieux mercantis, qui prétendaient n'acheter qu'après examen; ils gardèrent la montre et la chaîne, renvoyèrent un billet de cinquante centimes, et regagnèrent aussitôt le quai [...]. Tous les Corses dignes de ce nom seront d'accord pour réclamer avec nous une surveillance étroite. Il importe que nous conservions, même et surtout aux yeux de ces pauvres gens, la réputation d'hospitalité et de générosité qu'on nous a légitimement accordée".

La Jeune Corse est au départ un peu plus réservée. Léon Maestrati s'y apitoie certes sur "ces fugitifs [qui] sont la proie d'une navrance physique, sans parler de l'autre, trop pénible. Il suffit de bien observer pour deviner que les privations les ont rongés et les tenaillent encore. Une note de presse demandait ces jours-ci aux Ajacciens de se priver pour eux de chemises [...]. Il est visible que beaucoup d'entre eux n'en portent pas sous la blouse ou le pantalon de toile régimentaire, ou d'étoffes rapiécées, vestiges dégradés d'anciens uniformes, qui sont leur seule vêture [...]. Tendez à un de ces malheureux, pris au hasard, un croûton de pain, il l'avalera avec une avidité qui prouve que ces êtres humains qui sont de grands, et aussi sans doute de bons garçons ne connaissent depuis longtemps de la vie que ses côtés les plus tristes, les plus déprimants, les plus lamentables". Il n'en réclame pas moins leur départ: "Les réfugiés ne doivent, ne peuvent rester à Ajaccio parce qu'ils sont trop nombreux pour un centre démographique et économique aussi peu important que le nôtre. Nos ressources alimentaires [...] sont presque toutes proportionnées aux besoins de la localité [...]. Un surnombre inopiné d'habitants occasionne donc un déséquilibre du marché [...]. Leur départ est exigé par leur propre intérêt [...]. Notre maison est trop petite pour abriter tout ce monde, nos ressources trop réduites pour soulager tant de misères".

Une dizaine de jours plus tard, La Jeune Corse a oublié toutes ses réserves et apporte un soutien sans faille aux réfugiés, avec une bonne touche de nationalisme, et de rancœur fleurant bon les emprunts russes: "Nous leur devons notre aide:
1. Comme Corses, amenés par les circonstances à voir et à toucher cette infortune;
2. Comme Français, car le bolchevisme que ces réfugiés ont combattu a fait le jeu de l'Allemagne en consommant la défection de la Russie et il a répudié la dette de cette nation envers les prêteurs français;
3. Enfin comme hommes, à qui rien d'humain ne sera étranger [...]".


L'hebdomadaire La Nouvelle Corse n'est pas en reste: "La plupart des auteurs qui se sont occupés de la Corse font l'éloge de l'hospitalité de ses habitants [...]. Nous ne devons pas faire exception pour les malheureux Russes qui sont venus s'abriter chez nous. Ce serait indigne de notre passé de générosité et de grandeur morale". Ce soutien de la presse ajaccienne aux Russes ne faiblit pas avec le recul du temps. A la fin du mois de novembre, L'Éveil de la Corse fait un parallèle entre l'attitude des Russes et celle des Serbes et Syriens que la Corse a accueillis pendant la Grande Guerre: la comparaison est tout à l'avantage des passagers du "Rion".

Une seule fausse note vient troubler ce concert éditorial d'hospitalité. Le bimensuel A Muvra, ancêtre des publications nationalistes corses, ne donne guère dans l'accueil humaniste: "Encore une fois, le coupable jemenfoutisme de nos parlementaires a permis d'assimiler la Corse à un vaste dépotoir, une sentine, où doivent nécessairement s'accumuler les immondices que l'univers entier a rejetés. Nous demandons instamment à nos représentants de protester énergiquement auprès du gouvernement contre l'encombrant, inopportun et malodorant cadeau qui vient d'être fait à la Corse".

Dès son arrivée, le "malodorant cadeau" en question a été soumis à une quarantaine sanitaire. Cependant, l'état sanitaire est bon: dès son arrivée, une visite minutieuse est faite par le médecin-chef de l'hôpital militaire d'Ajaccio, qui ne découvre qu'une pneumonie, un cas de syphilis et quelques abcès. Mais la règle doit être appliquée, et cette quarantaine laissera un souvenir pénible aux Russes qui espéraient bien pouvoir débarquer au plus vite.

C'est le Capitaine de Frégate Dollo, commandant les services de la Marine en Corse qui est chargé de nourrir les réfugiés, avec l'appui logistique de l'Armée. Pour ce qui est du linge et des accessoires pouvant assurer un confort minimum, toute latitude est laissée à l'initiative privée par les autorités.

L'Union des Villes et Zemstvos du Prince Lvov envoie un délégué en Corse. Les réfugiés voient aussi défiler le délégué du Comité Franco-russe de Paris, le Consul de Russie à Marseille... Beaucoup de bonnes paroles, mais peu d'aide effective. C'est de la population corse que va venir le soutien le plus efficace.

Dès le 20 mai, la presse fait état des premières initiatives spontanées de la population: "Partout dans les maisons bourgeoises comme dans les quartiers populeux s'organisèrent des quêtes et des tournées qui permirent d'offrir à ces malheureux non seulement une provende matérielle, mais aussi un réconfort moral". Pour prendre quelques exemples, une quête spontanée faite parmi les employés du recrutement rapporte 62F50, avec lesquels ils achètent sucre, chocolat et cigarettes qu'ils vont porter au commandant du "Rion"; Mme Marcou, dont le mari fut médecin-chef de l'hôpital français de Pétrograd, donne une conférence sur la Russie qui rapporte 200 francs. Toutes les âmes charitables de la ville ayant quelque chose à offrir se font un devoir de l'apporter en personne aux réfugiés; c'est un va et vient incessant sur le bateau, les dons sont faits au petit bonheur ou à la tête du client, d'où une belle pagaille, et des conflits entre réfugiés pour la répartition. A tel point que le Préfet Mounier se voit obligé au bout d'une semaine de réglementer la charité: il exige une autorisation écrite de son cabinet pour monter sur le "Rion", n'autorise les visites que de 14h à 17h et rend obligatoire la remise des dons à un comité composé de femmes d'officiers russes pour assurer une répartition équitable.

Il est clair que cela n'est pas suffisant et qu'il faut organiser de façon rationnelle la solidarité. L'Éveil de la Corse est le premier à suggérer la création d'une association de bienfaisance chargée de grouper les bonnes volontés et de centraliser les dons64. C'est chose faite deux jours plus tard: un Comité de Secours aux réfugiés russes se forme sous la présidence de Mme Lévie-Andreau, présidente de la Croix Rouge d'Ajaccio, et de François Lanzi, consul de Russie en Corse. Le docteur Savelli fait le tour des pharmacies de la ville pour recueillir des médicaments destinés à l'infirmerie du bord. Les Corses de l'intérieur sont mis à contribution, puisqu'ils peuvent remettre leurs dons aux compagnies d'autocars desservant leurs villages, qui se chargent de les transporter à Ajaccio. Ces bénévoles reçoivent des dons de la municipalité de Bastia, de l'armateur marseillais Freycinet... En un mois d'activité, en plus des dons en nature, le Comité a recueilli près de 7000 francs en liquide !

Véritablement touchés par une générosité qui semble les avoir surpris, les Russes ne savent trop quoi faire afin de remercier la population pour son accueil. Les femmes cosaques du Don font paraître dans la presse une pétition vibrante de trémolos implorant la bénédiction divine pour tous les habitants de la Corse et de la France. L'initiative la plus cocasse se déroule le dimanche 12 juin: un cortège de plusieurs centaines de Russes, commandant du "Rion" en tête, se dirige vers la place du Diamant; arrivé à la statue de Napoléon, l'officier y dépose une couronne de fleurs avec un ruban aux couleurs franco-russes portant l'inscription "Au grand Corse, les réfugiés russes". Après un discours en russe se terminant par "Vive la France! Vive la Corse! Vive Ajaccio et ses généreux habitants!", les Russes poussent trois "hourra". Cette démarche est quelque peu surprenante, lorsque l'on sait que l'empereur corse jouit en Russie d'une popularité à peu près comparable à celle d'Attila en France. Sur un plan plus artistique, les réfugiés obtiennent la possibilité de donner un spectacle de danses et de chants russes au théâtre Napoléon, qui rencontre un vif succès.

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