Les difficultés de l’enquête relative à Charles Pieri
Dec 16, 2003
Pour les nationalistes plus Charles Pieri est mise en cause par la justice plus il devient innocent. Ainsi le dirigeant François Sargentini, par ailleurs proche très proche du FLNC UC, tenait à affirmer la main sur le cœur que Charles Pieri n’avait même dérobé un centime de TVA. Or l’enquête s’avère difficile.

Charles Pieri est soupçonné d'avoir été le "dirigeant de fait" de plusieurs sociétés gérées par des proches, notion juridique qui désigne celui qui exerce la réalité du pouvoir, dans le cadre de l'enquête qui a conduit à son interpellation.

"Le dirigeant de fait c'est la personne qui dans une société exerce, en toute indépendance, le pouvoir réel à la place du dirigeant", explique un magistrat spécialiste de ces questions, qui ne peut être nommé.

En soi, être un dirigeant de fait ne constitue pas un délit mais permet de sanctionner l'auteur réel d'un délit économique (type abus de biens sociaux) en le différenciant de l'homme de paille placé à la tête de l'entreprise.

"Cette notion permet de sanctionner le dirigeant de fait comme s'il était dirigeant de droit. Sinon, on ne pourrait le poursuivre que comme complice de son homme de paille", raconte ce même magistrat.

Dans le cadre de l'affaire Pieri, qui vise des faits d'"abus de biens sociaux", "escroquerie à la TVA" et "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste", la justice cherche à savoir quelle influence avait Charles Pieri sur la gestion de plusieurs sociétés.

"Dans son cas, on utilise ce biais du « dirigeant de fait » pour tenter d'expliquer son niveau de revenu. Mais ce sera une autre paire de manches de prouver qu'il dirige une association terroriste", poursuit ce même magistrat.

De l’avis de certains enquêteurs même le niveau de revenu sera difficile à prouver. Au moment de la catastrophe de Furiani il avait été établi que le SCB possédait une double comptabilité. Rien de plus facile que de ponctionner de l’argent liquide dans cette caisse et de le distribuer. Mais comment le démontrer si les individus visés continuent de mener un train de vie normal.

On remarquera que cet engouement de la justice corse pour les trains de vie est tout récent. Plusieurs fonctionnaires de niveau inférieur ont pu en effet acheter des bars ou des sociétés avec des sommes sans aucun rapport avec leurs revenus sans jamais être inquiétés. Que cela change est une excellente chose. Mais alors Bastia et Ajaccio vont devoir faire un beau ménage dans leurs propres rangs.

Charles Pieri a été récemment filmé à Paris en train d’acheter quelques armes démilitarisées avenue Voltaire. Pas de quoi fouetter un chat. Ses enfants en définitive risquent plus que lui. Mais c’est lui le symbole et c’est lui qu’il fallait arrêter avant la fin de l’année histoire de démontrer que l’offensive de l’état n’était pas un vain mot.

De plus la justice a peur de laisser passer l’échéance des élections. Selon nos informations Charles Pieri devrait figurer sur la liste nationaliste en position éligible. Arrêter un élu est autre chose que d’arrêter « un militant de base ».

Il fallait donc trouver à tout prix les preuves des turpitudes de Charles Pieri. Les policiers de la brigade financière (BF) de la PJ parisienne, en charge de cette enquête sur Charles Pieri, ont bénéficié d'importants moyens d'investigation.

La saisine de la BF, habituée aux affaires politico-financières retentissantes, est inhabituelle pour des faits en Corse relavant de l’anti-terrorisme. Elle est devenue plus courante pour ce qui touche au grand banditisme. L'enquête préliminaire autour des activités de Charles Pieri avait été conduite par le parquet de Bastia l'été dernier.

En Corse, police et justice s'étaient intéressées à la gestion et à la comptabilité de M. Pieri et s'étaient aperçues que plusieurs autres militants nationalistes pourraient être mis en cause dans ce dossier.

Avisée de cette enquête, la Chancellerie avait ordonné au parquet de Bastia de se dessaisir du dossier au profit du parquet de Paris, qui a une compétence nationale sur la lutte antiterroriste ce qui a provoqué une mini-crise entre le parquet corse et la Chancellerie le parquet Corse arguant qu’il s’agissait d’un nouveau manque de confiance et qu’on ne pouvait à la fois vouloir promouvoir un pôle financier dans l’île pour l’écarter au moment de l’assaut.

Fait inhabituel, c'est un juge du pôle financier de Paris, Philippe Courroye, et non pas l'un des magistrats spécialisés dans la lutte antiterroriste, qui avait hérité de ce dossier visant pourtant implicitement une figure du nationalisme corse.

Le juge Courroye avait exigé de saisir les policiers de la BF en qui il "a toute confiance", selon des sources proches du dossier, avec qui il a l'habitude de travailler notamment dans la vaste affaire dite de "l'Angolagate", ce trafic d'armes présumé vers l'Angola.

La BF de pôle financier parisien n'avait jamais enquêté directement sur les affaires corses. Dans un premier temps, il a fallu s’arranger avec les autres services de police de lutte contre le terrorisme à la direction centrale de la PJ (DCPJ) ou celle des Renseignements généraux (DCRG), qui n'ont pas dissimulé leur amertume d'être écartés. Pour ce qui concerne la DNAT, elle en avait gros sur le cœur depuis l’arrestation d’Yvan Colonna dont elle avait été exclue. Enfin Roger Marion est censé chapeauter la région corse depuis peu. Nicolas Sarkozy l’a remis en selle en englobant dans ses responsabilités cette île dont il est tellement friand.

Une réunion au sommet a eu lieu en septembre dans le bureau de M. Courroye, toujours selon ces sources, au pôle financier.

Y assistaient, outre les responsables de la BF, les numéros 2 de la DCPJ et DCRG, Mireille Ballestrazzi et Bernard Squarcini, ainsi que le "patron" de la division nationale antiterroriste (DNAT, de la DCPJ) habituée, elle, aux enquêtes sur le terrorisme en Corse.

Dans une ambiance tendue, précisent ces sources, le juge Courroye a expliqué pourquoi il avait saisi la BF et indiqué que celle-ci était compétente pour démêler les fils d'une affaire qu'il voulait technique. Il semblerait qu’il ait réussi à éviter une nouvelle guerre des polices. Il est vrai que Nicolas Sarkozy a jeté tout son poids dans l’affaire expliquant qu’il ne tolérerait pas de bavures. C’est à cette occasion qu’il a fait une fleur à Marion et qu’il a fait miroiter à Bernard Squarcini le fait de pouvoir un jour devenir le directeur des Renseignements généraux, une fois Yves Bertrand parti à la retraite.

La BF a alors disposé de moyens extraordinaires: avions gouvernementaux pour se rendre en Corse, hommes et femmes en nombre mobilisés sur cette seule affaire, assistance du RAID, l'unité d'élite de la police désormais privilégiée par Nicolas Sarkozy dès avant l’arrestation d’Yvan Colonna. Il faut dire que Sarkozy téléphone souvent à un homme de confiance promis à un grand avenir policier : le préfet de Guyane, Ange Mancini, ancien préfet chargé de la sécurité pour la Corse et fondateur du Raid. Cet homme a également la particularité de ne pas aimer Roger Marion.

Les policiers, - souvent en costume cravate, jamais en jean et baskets selon une source interne -, ont donc travaillé comme ils le font d'habitude, saisissant des kilos de documents comptables dans les différentes sociétés de M. Pieri et interrogeant les personnes sur place.

Ils ont ainsi découvert, parfois avec surprise, qu'"en Corse on ne parle pas sur procès-verbal (PV)" mais plutôt en « off », par images ou onomatopées voire en étant menaçant", selon ces sources. Une fois qu’ils ont eu compris que ces « menaces » étaient souvent du vent les policiers ont foncé malgré quelques plasticages.

Une dernière réunion "pour caler l'interpellation" a eu lieu vendredi avec M. Courroye. Mais déjà en Corse courrait la rumeur que « Charles serait arrêté avant la fin de l’année ».

Dimanche, le RAID et la BF ont donc interpellé en douceur Charles Pieri, ex-dirigeant indépendantiste d'A Cuncolta Indipendentista (devenue Indipendenza) et figure du nationalisme corse.

Selon certaines sources, il y a toutes les chances que le juge émette un mandat de dépôt au moins pour Charles Pieri. Après il restera à la justice d’être probante pour ne pas transformer cet homme décrié jusque dans les rangs nationalistes en un martyr. Il faudra donc que la communication soit habile et sérieuse.

Pour l’instant, l’arrestation de Charles Pieri en arrange plus d’un au sein même de sa propre mouvance. « C’est encore le meilleur service que Charles pouvait nous rendre, plaisante un rien cynique un membre d’Indipendenza. Non seulement il n’est plus là mais il va sortir blanchi de cette affaire et nous aurons une figure de proue à mettre en avant pour démontrer la perversité de Nicolas Sarkozy. En définitive, nous avons le même but : lui, il veut mettre en avant le cas Corse comme un repoussoir pour les Français. Nous, on a envie d’être ce repoussoir pour faire avancer les idées indépendantistes. »

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