Un militaire de conscience
Dec 12, 2003
Le général canadien Roméo Dallaire dirigeait la mission de l'ONU à Kigali à l'époque du génocide, en 1994. Alors que des Hutus massacraient les Tutsis, il a connu l'horreur, le sentiment d'impuissance, l'indifférence des pays riches. Cette expérience l'a marqué à vie. Un article d’Annick Cojean du Monde.

Le général Dallaire est grièvement blessé. Son âme est meurtrie à jamais. Il prend neuf comprimés par jour pour affronter la vie. Et la nuit reste dangereuse, qui le guette, et qu'il ne peut affronter seul. La mort, pour lui, est toujours "une option".
Il lui est arrivé maintes fois de souhaiter rejoindre l'immense cohorte des victimes du génocide du Rwanda. "800 000 morts, dit-il en dardant sur vous ses yeux clairs, 800 000 morts. Entendez-vous ?"

Le général est magnifique, avec son regard profond tourné vers l'intérieur, sa moustache neige qui lui confère un air british, sa fossette au menton, petite touche de douceur. On pressent son énergie, et sa franchise étonne. Ce général parle avec ses tripes. C'est à Québec, au Cercle de la garnison, qu'il nous reçoit. Mais son cœur est resté au Rwanda. Il y a dirigé la mission de l'ONU chargée du maintien de la paix, pendant une année entière, une année terrible (août 1993-août 1994). Il y était allé avec foi, avec ardeur, lui, le Canadien de 47 ans, fils et gendre de militaires, dont c'était la première affectation sur une zone de conflits. Il en est revenu brisé.

La mission avait échoué. Au lieu de la paix, il y avait eu la guerre. Il y avait eu massacres. Il y avait eu génocide. Et le monde n'avait pas levé le petit doigt pour éviter l'horreur que l'on pouvait prévoir. Pire, dit-il : "Ce monde, dirigé par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, a facilité et encouragé le génocide. Jamais ces pays ne parviendront à laver le sang des Rwandais qui souille encore leurs mains." Oui, le général Roméo Dallaire accuse. Et ses mots, et sa voix, de tristesse et de rage entremêlés, glacent le sang. "800 000 morts. Entendez-vous ?"

Lui les entend. Lui les voit. Ils le hantent. Ils le traquent dans la nuit. Ce ne sont pas des corps, ce sont des yeux, des milliers de paires d'yeux qui le fixent. "Des yeux ronds, innocents, de jeunes enfants. Des yeux las, fatigués, de vieillards et de femmes. D'autres plus sauvages, comme dans un état de rage. Mais ceux qui font le plus mal, ce sont les yeux bouleversés. Comment dire ? Ceux par exemple d'un mourant, affaissé sous la pluie au bord d'une route de montagne sur laquelle marche, hagarde, une foule de dizaines de milliers de personnes. Un mourant que vous prenez dans vos bras, qui reconnaît votre béret bleu - vous étiez là pour apporter la paix, n'est-ce pas ? - et qui lève vers vous un regard bouleversé, l'air de dire : qu'est-ce qui est arrivé ? Je vais mourir, je ne comprends pas..."

Le général est un homme libre qui vous secoue, qui vous perturbe. Sans doute le sait-il. Lui qui souhaite ébranler les consciences, maintenir vivace le souvenir du génocide rwandais. Génocide. Le terrible mot ! Comme il fallut du temps pour que l'ONU l'emploie ! Et que de contorsions de l'administration américaine pour l'éviter, puis en retarder l'usage. C'est que la convention de Genève exige une intervention immédiate des nations pour "prévenir" et "punir" un génocide ! Et que personne, surtout pas l'Amérique, traumatisée par son expérience somalienne en 1993, ne voulait mettre un pied dans le bourbier rwandais. Dallaire lui-même hésita quelques jours. "C'est un mot si énorme ! Enorme par l'ampleur et la barbarie qu'il suggère. Enorme comme l'Holocauste. Comment imaginer que soixante ans après Auschwitz, le terme soit à nouveau adéquat ? J'ai d'abord utilisé "épuration ethnique'', et puis, devant l'évidence de cette entreprise méthodologique d'élimination des Tutsis, je n'ai plus parlé que de génocide. Oui, c'était bien un génocide. A la fin du XXe siècle. Et sous les yeux des grandes puissances, inertes, elles si promptes d'habitude, à clamer, à propos de l'Holocauste : "Never again. Plus jamais ça !" Hypocrisie ! "Plus jamais ça" pour les Blancs ?... Y aurait-il des peuples plus dignes de protection et d'attention que d'autres ? Y aurait-il des humains plus humains que d'autres ?"

A moins, rajoute-t-il, que ce ne soit une question de chiffres... Combien de morts faut-il atteindre alors pour mériter l'appellation de génocide ? "100 000 ? 300 000 ? 6 millions ? Au Rwanda, il y eut en cent jours plus de 800 000 victimes, la plupart exécutées à la machette. Autant dire que les extrémistes hutus se sont révélés encore plus efficaces que les nazis."Il n'a pas peur de provoquer. Il a remarqué que, lors de ses rencontres avec le public, les plus réceptifs, les plus révoltés par l'inertie du monde sont souvent les enfants et petits-enfants de rescapés de la Shoah.

Dallaire ! Dallaire le téméraire. Dallaire le trublion. Dallaire, qui, mille fois, implora l'ONU de lui donner des troupes, de l'équipement et un feu vert pour prévenir, puis arrêter les massacres. Dallaire, qui, démuni d'hommes, d'eau, de nourriture, plongé dans une atmosphère de carnage, submergé de cadavres, multiplia les fax, les appels, les dépêches à Kofi Annan (alors responsable du département des opérations de maintien de la paix) pour informer les nations sur l'ampleur de la tragédie et susciter un sursaut. Dallaire, enfin, qui refusa "catégoriquement" de quitter le Rwanda quand l'ONU, en plein génocide, décida de dissoudre sa mission.

Il est là, devant nous, élégant dans un costume civil couleur d'automne, les traits tirés, le teint blanc. La voix cependant est chaleureuse. Le général est soulagé. Après trois années douloureuses consacrées à codifier en 4 000 pages son expérience rwandaise, voici qu'est paru enfin, aux éditions québécoises Libre Expression, son ouvrage J'ai serré la main du diable, et que le public lui fait un triomphe. Alors il parle, parcourt le Canada, secoue ses audiences en les incitant à la réflexion sur la solidarité internationale, la désuétude de l'idée de nationalisme, la contradiction morale des "guerres sans risque", l'urgence d'une renaissance de l'ONU. Et, bien sûr, le génocide. Ne s'était-il pas promis, à son retour au Canada, en août 1994, de ne jamais laisser tomber le Rwanda ?

Comment aurait-il pu ? Ce pays avait pénétré tous les pores de sa peau, sa mémoire, son cerveau. Au début, il ne s'inquiéta pas. Il s'immergea dans le travail et se soucia plutôt des autres soldats de la paix, qui, revenant de mission au Cambodge ou en Yougoslavie, manifestaient des blessures psychologiques et morales pour lesquelles l'armée canadienne n'avait jusqu'alors que mépris ou indifférence. "Une jambe en moins, une belle cicatrice... Le milieu militaire applaudit, décore, rend hommage. Les blessures du corps sont toujours honorables ! Mais le trouble mental, le traumatisme grave... Voilà qui restait suspect, honteux, malgré la multiplication de suicides ou d'autodestruction de jeunes soldats dans les drogues, la boisson ou la pornographie. Alors j'ai tout fait pour bousculer la culture de l'armée, lancé un programme massif d'aide aux blessés psychologiques. Le chef d'un établissement médical américain m'avait confié que, si la guerre du Vietnam avait coûté sur le terrain la vie de 58 000 soldats, elle avait provoqué au moins 102 000 suicides ! Je voulais donc que l'armée canadienne fasse sa révolution et se révèle compréhensive pour tous ses soldats souffrant de stress post-traumatique... sans d'ailleurs réaliser que je faisais moi-même partie de ces malades !"

Avec le temps, lui disait-on, les visions d'horreur déserteraient peu à peu son esprit. Avec les ans, les piles de cadavres sur lesquels il avait dû littéralement marcher, les regards fixes d'enfants découpés en morceaux, les rats nourris de chair humaine, tout cela finirait par disparaître. Alors il travailla. Comme un zombie. Et puis, un jour, il s'effondra. Des jours entiers il pleura.

"Le temps n'atténue pas le traumatisme. Au contraire. Les scènes marquantes reviennent avec une clarté numérique. On les revit au ralenti. Intensément. Sans le voile transparent que, d'instinct, on s'était imaginé la première fois pour masquer le plus horrible. On entre alors dans une bulle. Une autre réalité. On sent, on entend, on touche. On est transporté sur les lieux." Les crises sont imprévisibles. Le malade reste toujours vulnérable. Un son, une couleur, une odeur peuvent à tout moment le renvoyer là-bas, au pays des Mille Collines.

"Je ne peux pas me rendre dans une épicerie. Le moindre étalage de fruits et légumes me propulse dans la foule du marché de Kigali, où les gens se battaient et tuaient pour recevoir la nourriture, laissant derrière eux des cadavres de réfugiés et d'enfants piétinés. Un jour de 2001, en Sierra Leone, j'ai aperçu un vendeur qui tranchait une noix de coco avec une machette. La lame s'enfonçait, la pelure marron disparaissait au profit de la chair blanche à l'intérieur. Cela m'a tétanisé. J'ai instantanément revécu une scène atroce de mutilation. J'étais en convulsion. Il a fallu plusieurs minutes pour me ramener à la réalité. Pendant l'écriture du livre, j'ai ouvert un jour un carnet de notes que je n'avais pas touché depuis Kigali. Là encore ce fut fulgurant. Cette odeur... Cette odeur de cadavres putréfiés que nous brûlions chaque jour au diesel, qui imprégnait notre peau comme une huile de décomposition. Je n'ai pas pu travailler pendant trois semaines. La mort était là !"

Le général Dallaire a trouvé des thérapeutes compétents, repris son poste en 1999. Mais, en avril 2000, il fut licencié de l'armée canadienne pour raison médicale. On l'avait prié de renoncer à parler du Rwanda, c'était évidemment peine perdue. "On ne peut pas rentrer chez soi et faire son Ponce Pilate devant 800 000 morts ! Et on ne trouve pas la sérénité en se disant qu'on a fait ce qu'on a pu ! J'étais commandant des forces de la mission, donc responsable ad vitam eternam. La mission a failli. Le sentiment de culpabilité ne me quittera jamais."

Trop affreux, le souvenir de ces voix paniquées l'appelant à l'aide par téléphone, quelques heures après l'attentat qui marqua le début du génocide, et qu'il n'a pu secourir, faute de troupes suffisantes. Trop violente, la mémoire de cette femme si frêle qui, dans une rue grouillante, venant tout juste d'accoucher et d'envelopper tant bien que mal son bébé, s'est relevée, a esquissé quelques pas, et puis s'est écroulée devant lui, morte. Obsédante, la vision de ces cadavres de femmes aux seins et aux organes génitaux découpés, mais dont la posture révélait aussi l'humiliation d'un viol, "ce crime contre l'humanité". Infinies, enfin, les questions éthiques auxquelles les écoles de guerre n'apportent aucune réponse : faut-il imposer aux soldats d'aider les rares rescapés d'un carnage gisant dans des ruisseaux de sang au risque de les exposer au sida ? Faut-il donner ordre de tirer quand les assaillants, armés de mitrailleuses, ne sont que des enfants ? Que vaut le devoir de neutralité au milieu de la barbarie ?...

"Les missions des casques bleus sont d'une autre complexité que les guerres classiques, estime le général. Il n'y a pas d'ennemi à abattre, mais une atmosphère de sécurité à rétablir. Les droits de la personne à protéger. L'égalité des êtres à affirmer. On est là pour faire avancer l'humanité ! Il est donc plus qu'urgent de revoir l'enseignement militaire, d'approfondir le bagage intellectuel, d'enseigner l'anthropologie, la sociologie, la philosophie... Les soldats de la paix, souvent propulsés dans des conflits ethniques terribles, doivent avoir été préparés aux enjeux, à la culture, à l'histoire du terrain."

Soit. Des soldats humanistes, des militaires philosophes. Mais l'ONU, général Dallaire ? L'ONU qui a éconduit vos suppliques. L'ONU qui vous a refusé les moyens qui vous auraient permis d'arrêter le génocide. "Voyons, l'ONU ne peut rien ! L'ONU n'a pas de troupes ! L'ONU était sous le joug des États-Unis et de la France, qui, pour des raisons diverses, ont tout fait pour torpiller ma mission et fini par aider les auteurs du génocide." Les médias n'ont-ils pu réveiller les opinions publiques ? "Les médias ? Mais la patineuse Tonya Harding a fait plus de gros titres en Amérique que les massacres du Rwanda ! Moi, je faisais tout pour attirer les journalistes, je les logeais, les transportais. Il y eut donc des reportages. Mais c'est l'éditorial qui péchait. Aucune force, aucune fureur. Pas d'interpellation des politiques ou d'appel à l'éthique. On manquait d'un Camus !"

Savez-vous, continue le général, qu'un expert américain avait calculé qu'il fallait au moins 85 000 morts rwandais pour risquer de mettre en jeu la vie d'un soldat américain ? "800 000 personnes sont mortes au printemps 1994, et personne n'a bougé. 2 900 personnes ont disparu à Manhattan le 11 septembre 2001, et Bush a mobilisé le monde entier. Voyez-vous, j'ai du mal avec ça."

En janvier, Roméo Dallaire se rendra à Arusha, en Tanzanie, pour témoigner auprès du Tribunal pénal international. Sa mission, alors, sera terminée. Et il retournera au Rwanda. Faire son deuil. "Faire la paix" avec les esprits qui continuent de le hanter.

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