Près de trois cents tableaux volés retrouvés à Paris. L’un des organisateurs est membre de la famille H, les patrons du milieu parisien.
Dans la nuit du 8 au 9 mai 2002, plusieurs membres de la famille d'un riche collectionneur installés dans l'Aube avaient été séquestrés par un commando d'hommes armés dans leur propriété de Bréviandes, près de Troyes. Les victimes avaient été frappées et menacées de mort par leurs agresseurs. Bien renseignés, ces derniers n'étaient repartis qu'après avoir acquis la certitude qu'ils avaient fait main basse sur la totalité du butin qu'ils étaient venus chercher : une collection privée composée de dizaines de toiles de maîtres.
Un an et demi après le « saucissonnage » de Bréviandes, la police judiciaire et la gendarmerie viennent de retrouver la totalité du butin à Paris. Après plusieurs mois de surveillance, les enquêteurs de l'Office central pour la répression du banditisme (OCRB) et de l'Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC), ont interpellé trois hommes qui s'apprêtaient à « déménager » le butin de ce vol. «Nous étions sur leurs traces depuis des semaines, raconte le commissaire divisionnaire Hervé Lafranque, patron de l'OCRB. Ils étaient les derniers rescapés encore en cavale d'une équipe de malfaiteurs ultra-violents que nous voulions mettre hors d'état de nuire.»
Dans une camionnette garée avenue George-V, dans le VIII e arrondissement, les policiers ont découvert 258 œuvres provenant pour l'essentiel du braquage de mai 2002.
Cette saisie record, comporte entre autres deux toiles de Dufy et une de Picasso. Ces interpellations sont la conséquence d'un autre coup de filet, réalisé le 24 septembre 2002. Une douzaine de suspects avaient alors été interpellés lors d'une opération coup-de-poing de l'OCRB et de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI, antigang), avec le soutien des gendarmes de la Cellule interministérielle de liaison sur la délinquance itinérante (Cildi). Fabrice, un neveu du clan «H», et Jacques Hornec, deux «figures» montantes du banditisme, étaient tombés lors du coup de filet et écrouées. Mais pas de trace du butin.
«On avait décidé de ne laisser aucun répit aux complices en cavale, en multipliant les écoutes et les filatures», explique-t-on à l'OCRB. Fabrice Hornec, 34 ans, avait alors été écroué avec plusieurs complices. Pourtant aucune œuvre d'art n'avait été retrouvée lors de cette première opération.
Or, c’est un de ses cousins de la famille H, Thierry Hornec, âgé de 40 ans, qui vient d’être arrêté aux côtés de Maurice N. truand chevronné de 46 ans, figure parmi les personnes interpellées et mises en garde à vue au siège de l'OCRB, à Nanterre (Hauts-de-Seine). Ils devaient être déférés dès ce matin au tribunal de grande instance de Troyes.. Deux kilos de cocaïne et des armes de poing ont été également saisis lors des interpellations.
La bande est aussi soupçonnée de vols de voitures de luxe sur les autoroutes ainsi que d'autres «saucissonnages» dont celui de Bréviandes. Un mois plus tard, avait lieu un hold-up à l'hôtel des ventes de Fontainebleau (Seine-et-Marne). Quelque 800 000 euros de joyaux avaient été dérobés avant que des coups de feu ne soient tirés sur la police pour couvrir la fuite des braqueurs. Là encore, c’est cette bande qui est soupçonnée. Un beau coup de filet donc pour les enquêteurs.
Les Hornec ne sont pas des inconnus pour les lecteurs de notre site. Peu après l’évasion de Nino Ferrara, repris depuis nous écrivions :
Où se cache Ferrara ?
La piste des manouches de Montreuil
Hier les policiers de l'OCRB ont commencé à étudier les filières. Tous s'accordent à reconnaître que plus encore que l'évasion, la cavale de Ferrara va exiger des moyens peu ordinaires. Il va falloir organiser des circuits de planques, s'adresser à des gens discrets, couper les ponts avec les anciens amis qui risquent d'être surveillés. Bref peu d'équipes sont capables de soutenir un rythme pareil. L'une d'entre elle, susceptible de tenir la route, est dirigée par trois frères d'origine manouche, les Hornec.
Les manouches de Montreuil
Ces manouches de Montreuil ont la réputation de tenir le haut du pavé parisien. Les spécialistes les ont même soupçonnés d'avoir fait liquider Francis le Belge qui commençait à prendre trop d'importance dans la capitale. Le 27 septembre 2000, Francis Vanverberghe, 54 ans, était abattu dans un PMU du 8ème arrondissement de Paris de 9 balles de 11,43 dont deux dans la tête à bout touchant. Condamné à plusieurs reprises pour proxénétisme et trafic de drogue, il avait été interpellé le 22 mars 2000 pour une affaire de proxénétisme à Paris.
Plusieurs pistes étaient alors envisagées dont celle des frères Hornec associés aux truands d'origine maghrébine Ihmed Mohieddine et Nordine Mansouri. Il se serait agi d'une rivalité pour le contrôle du quartier des Champs-Élysées (racket, prostitution et machines à sous). L'autre hypothèse était celle de Hanna Elias, dit Joël le Turc, collègue de Philippe Ottman, surnommé le Blond, qui aurait fait descendre le Belge pour des affaires strictement marseillaises. Mais dans les deux cas, le nom des Hornec avait été prononcé.
Le 21 décembre 2002, l'un des frères Marc Hornec. tombait pour hold-up pour le plus grand bonheur des policiers qui cherchaient à le faire tomber depuis belle lurette.
Ainsi la justice mettait la main sur l'un des rois des machines à sous clandestines d'Ile-de-France et des bars à hôtesses des quartiers chics de la capitale. Et voilà que le magistrat en charge de l'affaire estime que l'incarcération de Marc Hornec ne se justifiait pas et le faisait libérer le jeudi 31 janvier de la prison de la Santé. Une évasion en beauté puisque légale.
Le parquet décidait de faire appel mais sans trop d'illusions d'autant que Marc Hornec était dehors. Le nouveau juge d'instruction du tribunal de Paris, Michèle Colin, allait devoir reprendre l'affaire depuis le début.
Aujourd'hui les Hornec des manouches sédentarisés de Montreuil sont affaiblis par cette offensive policière. Avoir des atouts comme Ferrara et Menconi dans leur manche peut être déterminant pour faire face à la concurrence maghrébine qui fait preuve d'une sauvagerie inouïe. Tout cela n'était évidemment que des suppositions.
"La guerre de Paris"
Certains policiers se répandent aujourd'hui dans la presse pour estimer que Ferrara a été libéré à cause de ses connaissances en explosif. " Il se préparerait un gros coup " assurent-ils. Dans le milieu on fait remarquer que ceux qui ont fait sauter la porte de Fresnes s'y connaissaient eux aussi en pyrotechnie et qu'ils n'avaient pas besoin de Ferrara.
La bataille de Paris ne ferait alors que commencer. Il ne faut pas oublier que les Hornec ont pris la place de Claude Genova dit "le Gros", opportunément assassiné sur un trottoir, Porte Maillot, en 1994, d'un coup de fusil dans le dos.
Les trois frères Hornec ont une réputation impitoyable. Les policiers les soupçonnent d'avoir participé aux plus gros braquages de ces dernières années, et d'être derrière plusieurs règlements de comptes à Paris ou en banlieue : Farid Sanaa, place des Ternes, le 19 octobre 1999, Francis le Belge le 27 septembre 2000, Antonio Lagès peu de temps après, abattu de deux décharges de fusil de chasse avenue George-V, pour ne citer qu'eux. Or dans le petit milieu de beaux bracos tout le monde se connaît et les Hornec avaient fréquenté Ferrara. De là à penser que… Mais tout cela n'est qu'invention de journalistes. Les Hornec sont comme leur casier judiciaire : vierges ou presque et ceux qui les soupçonnent d'être des voyous ne sont que des diffamateurs.
Valeurs Actuelles avait consacré dans son numéro 3403 paru le 15 Février 2002 un article intitulé : « Grand banditisme : Une surprenante libération »
Justice : Les frères H., les “manouches” de Montreuil, règnent depuis une dizaine d’années sur le milieu parisien. Leur casier judiciaire reste pourtant bien léger. Fin décembre, Marc H., l’un des chefs du clan, est tombé pour un braquage… avant d’être li
C’était le 21 décembre dernier. La nouvelle s’était propagée à la vitesse de la lumière dans tous les services de la PJ parisienne. Pensez, Marc H. en prison ! L’un des frères de la bande de Montreuil, roi des machines à sous clandestines d’Ile-de-France et des bars à hôtesses des quartiers chics de la capitale, derrière les barreaux pour avoir participé à un braquage minable ! Depuis des années les policiers spécialistes du grand banditisme rêvaient de faire tomber cette figure du milieu. L’un d’eux l’a fait, après deux ans d’enquête.
Les avocats du caïd ont vite réagi. Durant un mois, ils n’ont cessé de déposer des demandes de mise en liberté. Une par jour, ou presque. Côté policiers on ne s’est pas inquiété ; c’est la règle du jeu. Et puis le dossier est bien ficelé. Ils en sont persuadés, d’où leur stupéfaction quand est tombée la décision du juge de la détention et des libertés. Ce dossier, le magistrat l’a estimé, au contraire, insuffisant. Pas assez de charges… L’incarcération de Marc H. ne se justifiait pas. Il a quitté sa cellule de la prison de la Santé le jeudi 31 janvier.
Incrédules, convaincus d’avoir réalisé une enquête solide, les policiers sont montés au créneau, craignant de voir réduits à néant deux ans de travail ! Le procureur les a entendus et le parquet a décidé de faire appel. Cet appel devrait être examiné dans quelques jours.
En attendant Marc H. est dehors, et le dossier est au point mort, d’autant qu’il a changé de mains au début de l’année, et le nouveau juge d’instruction du tribunal de Paris, Michèle Colin, va devoir se familiariser avec l’affaire. Il faudra plusieurs semaines avant que les investigations ne reprennent.
Un braquage presque en direct.
Tout commence il y a donc deux ans, en juin 1999. À l’époque, la brigade financière surveille un certain Stéphane G., changeur dans le quartier de la Bourse. Il est soupçonné de tremper dans une affaire de blanchiment. Son portable est “branché” vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pas une seule communication n’échappe aux enquêteurs. C’est ainsi qu’ils découvrent la préparation d’un braquage : mieux, ils le suivent pratiquement en direct. Il est question d’intercepter une Opel grise dans laquelle se trouvent quatre hommes, des Algériens qui ont troqué leur argent contre des lingots d’or qu’ils veulent ramener au pays. C’est Stéphane G. qui a monté le coup. Un coup sans risque ; les victimes n’oseront pas porter plainte. Mais si les conversations permettent de reconstituer l’opération dans le détail, elles ne donnent en revanche aucune indication sur le lieu et la date.
Un autre service, la 1re division de police judiciaire (DPJ), reprend alors l’enquête. Premier objectif : reconstituer l’itinéraire du téléphone portable, autrement dit l’itinéraire même des braqueurs grâce aux “fadettes”, ces documents où apparaît l’emplacement des bornes de relais des appels. Les braqueurs ont suivi les victimes depuis leur départ de la rue Vivienne, près de la Bourse, puis ils se sont dirigés vers l’Opéra, avant de remonter la rue de Rivoli et de prendre la direction de la Défense.
Le braquage aura lieu en banlieue, dans une rue tranquille de Nanterre (Haut-de-Seine). Stéphane G. et ses complices se font passer pour des policiers. Ils sont à bord d’une 406 bleu marine, gyrophares, plaque de police lumineuse, brassards… tout y est ! Les quatre Algériens n’opposent aucune résistance. Mais le butin est maigre : quatre lingots au lieu de la quinzaine espérée par Stéphane G.
Le plus intéressant reste à venir. L’utilisateur du numéro 06-10-97…, Stéphane G., est bavard. Des prénoms reviennent dans ses propos. Marc… Mario… Il est fier d’avoir “travaillé” avec eux : « Ils ont un palmarès impressionnant, dit-il prudemment, trois Coupes du monde… deux Coupes d’Europe… C’est les deux cousins… Tu sais… Ceux-là, on en parle beaucoup… »
Marc, Mario : s’agit-il des frères H. ? Les policiers en sont convaincus, d’autant que le parcours du portable révèle de nouveaux éléments. Toujours grâce aux fadettes, les enquêteurs découvrent que l’appareil est allumé le matin avenue du Huit-Mai-1945 au Perreux-sur-Marne (94), qu’il y est éteint le soir et qu’il fait des allers et retours à Montreuil, le fief des frères H. Ce n’est pas tout. Le portable est repéré à Roissy, puis réapparaît à Nice. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, mais les enquêteurs font le rapprochement avec la résidence de Cagnes-sur-Mer qui appartient à Mario H. Mieux, les hommes de la 1re DPJ épluchent les listes des passagers du vol Paris-Nice sur la compagnie Air Lib. Le voyage du portable correspond à un déplacement de la famille H., frères, sœurs et enfants. Nouvelle coïncidence ? Ce ne sera pas la dernière.
La chance sourit aux policiers de la 1re DPJ : le SRPJ de Reims leur demande de se renseigner sur une voiture volée, une 206 noire, achetée dans un garage parisien du XVIIe arrondissement. C’est un certain “M. Bouglione” qui a réglé la note : 106 500 francs, en liquide. Mais le plus intéressant, c’est le numéro de téléphone indiqué par l’acquéreur sur la facture : le 06-10-97… le fameux portable. Interrogés, deux des vendeurs donnent une description précise de M. Bouglione : trente-cinq à quarante ans, cheveux clairs, forte corpulence, portant un costume vert clair.
Il pourrait s’agir de Marc H. Les enquêteurs en auront la confirmation un peu plus tard. En effet, lors de sa garde à vue, Marc H. reconnaîtra sans difficulté avoir acheté cette voiture sous un faux nom, et avoir donné ce numéro de téléphone, qui décidément ne quitte pas la famille H. Pour sa défense, Marc déclare que tout le monde se servait de ce portable…
Entre-temps, les enquêteurs ont retrouvé un des Algériens agressés en juin 1999 à Nanterre. Lui aussi donne une description précise de l’un des braqueurs : là encore elle correspond à celle de Marc H…
On ne plaisante pas avec les frères H.
Voilà les éléments contenus dans le dossier. Un dossier trop léger, estiment les avocats, qui mettent en cause l’écoute téléphonique. « Cette écoute, expliquent Mes Giraud et Liénard, ne prouve pas que notre client était au bout du fil le jour du braquage. C’est d’ailleurs un élément qui était dans le dossier depuis longtemps, et on ne voit pas pourquoi il est soudain devenu déterminant. »
L’incarcération de Marc H. aurait sans doute permis de délier les langues. Les enquêteurs en sont convaincus. « Avec sa libération, c’est toute l’enquête qui est menacée, se plaint un policier. On avait enfin la possibilité de tirer un fil, on tenait une piste sérieuse sur les frères H. Maintenant il y a un risque de pression sur les témoins. Certains étaient sur le point de “balancer” mais maintenant que Marc H. est en liberté, c’est peu probable ! »
Cela fait une dizaine d’années que Marc et ses frères, Mario et Jean-Claude, sont présentés comme les rois de la pègre de la région parisienne. Les “manouches de Montreuil”, comme les surnomment les policiers, sont soupçonnés de régner sur le marché juteux des machines à sous clandestines d’Ile-de-France, et les bars à hôtesses du quartier de l’Étoile et des Champs-Élysées, quartier que les spécialistes appellent le “triangle d’or”. C’est au début des années quatre-vingt-dix que la bande de Montreuil a pris la suite du clan Genova, décimé à coups de fusil de chasse, et dont le chef, Claude, dit “le gros”, a été assassiné par des inconnus sur un trottoir, Porte Maillot, en 1994, d’un coup de fusil dans le dos.
Il ne faut pas plaisanter avec les frères H., réputés pour leur violence. On leur prête les plus gros braquages de ces dernières années, et les policiers les soupçonnent d’être derrière plusieurs règlements de comptes à Paris ou en banlieue. De Farid Sanaa, place des Ternes, le 19 octobre 1999, à Francis le Belge le 27 septembre 2000, en passant par Antonio Lagès quelques semaines plus tard, abattu de deux décharges de fusil de chasse avenue George-V, pour ne citer que les plus importants.
Mais la justice n’a jamais rien pu prouver contre les “manouches” de Montreuil, et leur casier judiciaire demeure étonnamment léger… Il ne reste plus qu’à attendre la décision de la chambre d’accusation, qui doit statuer sur le sort de Marc H.
Le 16 octobre 2003, Éric Pelletier écrivait dans l’Express
Les nouveaux caïds
Autrefois, les parrains dirigeaient des gangs homogènes, souvent formés selon des origines ethniques ou géographiques. Aujourd'hui, des individus incontrôlables s'unissent au gré des «affaires». Portrait de famille
Le monde du grand banditisme français est orphelin de ses parrains, figures tutélaires qui tentaient, tant bien que mal, de réguler le milieu. Vanverberghe, dit «le Belge», en avait l'image. Sa mort marque de ce point de vue un passage de témoin. Dans sa jeunesse, les équipes se constituaient selon les origines ethniques ou géographiques de chacun. La composition de ces gangs restait quasi immuable, ce qui ne les mettait pas à l'abri de soubresauts internes. La disparition de Vanverberghe signe la fin de ce monde ancien. Depuis quelques années, un vent d'individualisme souffle en effet sur le milieu. Les policiers parlent d'équipes à tiroirs, dont les pièces, comme dans un Meccano, s'assemblent différemment en fonction des occasions. Comme si les caïds avaient définitivement pris le pas sur les parrains. Revue de détail.
Le choc des cultures
L'attaque d'un fourgon blindé, à Gentilly, le 26 décembre 2000, a failli tourner au carnage. En plein après-midi, en bordure du périphérique, une dizaine de braqueurs stoppent le camion de la Brink's, l'éventrent à coups d'explosif et tirent au fusil d'assaut sur une patrouille de police. Les assaillants s'enfuient avec 40 millions de francs (plus de 6 millions d'euros). L'instruction de ce dossier n'est pas terminée, mais l'enquête a déjà révélé quelques surprises. L'opération de Gentilly a en effet réuni des membres de milieux jusqu'ici très cloisonnés. Ce fut pour ainsi dire un choc des générations et des cultures. Le noyau dur du commando était constitué de quadragénaires, formant une équipe soudée et identifiée, très active en France et en Espagne. Ils pourraient être les «apporteurs d'affaires». Mais, pour l'occasion, ce gang, surnommé la «Dream Team» en raison de son efficacité, se serait offert les services de Nino Ferrara, jeune braqueur de cité, en raison de ses compétences en explosifs. Enfin, Joseph Menconi les aurait rejoints. Ce Corse a, lui, été formé à l'école bastiaise du fameux gang de la Brise de mer.
«Nino» Ferrara, le desperado
«Champagne!» Le 10 juillet dernier, après son arrestation musclée, Antonio Ferrara, chemise ouverte sur un torse bronzé, la joue bravache. «Nino» aime quand la vie pétille. La police a dû déployer les grands moyens pour stopper la cavale de ce jeune homme devenu, à 30 ans, le braqueur le plus recherché de France. Une sorte de Pierrot le Fou de banlieue de 1,63 mètre.
Lors de la garde à vue, dans les locaux de l'Office central pour la répression du banditisme, les flics sont sur les dents. La rue des Trois-Fontanot, à Nanterre, est bouclée en urgence. Les proches de Nino ont, dans le passé, envisagé de prendre d'assaut l'immeuble, siège de la police judiciaire... Ils ont surtout libéré leur ami en attaquant la prison de Fresnes comme on enlève un fortin, à l'aube du 12 mars dernier. L'un des assaillants a été grièvement blessé à l'œil par le souffle de l'explosif.
Nino Ferrara est devenu, en quelques années, une valeur montante du grand banditisme. Le milieu se l'arrache. On le dit déterminé, généreux avec ses amis et prêt à tuer ceux qui, transporteurs de fonds ou simples passants, se trouvent sur son chemin. Spécialiste des explosifs, il a ainsi imaginé une méthode consistant à placer des antennes paraboliques contre les parois des fourgons afin de concentrer l'effet de souffle et percer le blindage plus facilement. Il est soupçonné d'avoir participé à quelques-uns des plus gros braquages commis ces dernières années, comme à Gentilly, en décembre 2000. À l’époque, l'ADN de Ferrara avait été relevé sur une bouteille d'Heineken, sa bière préférée.
La justice n'a pas vu grandir ce fils d'immigrés italiens (sa famille est originaire de Cassino, près de Naples), qui a débarqué à 10 ans en banlieue parisienne. Il balbutiait quelques mots de français, mais s'est rapidement imposé auprès de petits caïds blacks, blancs, beurs de Choisy-le-Roi. Ferrara n'était pourtant connu que pour un vol d'autoradio avant d'être recherché pour une affaire de tentative de meurtre. Ses premiers ennuis sérieux remontent au 1er mai 1997. Ce jour-là, il attend sa copine, un brin de muguet à la main, place d'Italie, à Paris. Les policiers, qui passent là par hasard, le cueillent en douceur. Antonio Ferrara a juré qu'on ne l'y reprendrait plus. Acculé au fond du bar le Peanut's, le 10 juillet 2003, il tente de dégainer l'arme qu'il cache dans sa banane. Le pistolet, un antédiluvien Tokarev de fabrication soviétique, dispose d'une puissance de feu considérable: à courte distance, il rend un gilet pare-balles à peu près aussi efficace qu'une motte de beurre. «Qu'aimeriez-vous faire?» demandait récemment un président de cour d'assises à Ferrara, pensant à une reconversion. «Partir en courant», répondit avec franchise Nino.
Les Perletto, ou les mésaventures de «Lucky Luke» et «Petit Vélo»
Les Perletto, issus d'une lignée de fonctionnaires territoriaux, ont dépensé beaucoup d'énergie pour la démocratie locale toulonnaise: ils collaient des affiches pour Maurice Arreckx, parrain politique du Var, aujourd'hui décédé. Le père, Max Perletto, modeste employé au conseil général, fut l'un de ses proches. Le fils aîné, Pascal, 42 ans, surnommé «Petit Vélo», aurait pu devenir dessinateur industriel, mais il opta pour un poste au service des espaces verts de la mairie. Quant au cadet, Franck, qui vient de fêter ses 41 ans, il fut, en tant qu' «agent de salubrité qualifié», chargé du nettoyage. Balafre sous l'œil gauche, cheveux ras, BEP de maçon en poche, il apparaît sec et nerveux, tout le contraire de Pascal, qui travaille ses airs bonasses. Franck a hérité d'un surnom, qui lui colle à la peau et l'irrite particulièrement: «Lucky Luke», l'homme qui tire plus vite que son ombre.
Le label grand banditisme
Pendant longtemps, l'inscription au fichier du grand banditisme a marqué une forme de reconnaissance sociale dans le milieu. Jusqu'en 1992, la Direction centrale de la police judiciaire éditait une publication annuelle interne, comprenant une notice biographique, des renseignements opérationnels sur les principaux malfaiteurs français, ainsi que la photo de chacun d'eux. Mais ce Bottin mondain d'un genre un peu particulier, riche de plusieurs centaines de noms, a montré ses limites. Il n'était pas suffisamment réactualisé et, surtout, trop largement diffusé, y compris dans le milieu. Cette synthèse était finalement d'une confidentialité toute relative. Aujourd'hui, le fichier du grand banditisme a officiellement disparu. Mais des circulaires spéciales de recherche, nominatives et très ciblées, sont régulièrement diffusées auprès des services d'enquête judiciaire. Elles concernent moins de 200 personnes en France.
Leurs amis du quartier du Mourillon, où ils ont grandi, louent l'implication des Perletto dans le Rugby Club toulonnais et la générosité dont ils font preuve, notamment auprès des Restos du cœur. Les policiers s'inquiètent pourtant de leur percée dans le grand banditisme: les Perletto seraient encore plus nocifs pour le Var que les feux de forêt de cet été. «De la perlettophobie, selon l'avocat Jean-Claude Guidicelli, qui défend les deux frères au côté de Thierry Fradet. Après l'assassinat de Yann Piat, il fallait faire un exemple dans ce département. Mes clients continuent d'en faire les frais.»
L'entregent des Perletto aurait servi à alimenter deux importants trafics de drogue, entre 1994 et 1998: le débarquement de plus de 5 tonnes de résine de cannabis sur la presqu'île de Giens, dans le golfe de Saint-Tropez, et la livraison de 500 kilos de cocaïne brésilienne (jamais retrouvés) dans des boîtes de cœurs de palmier. Passionné de foot, proche de Rolland Courbis, l'ex-entraîneur de l'Olympique de Marseille, Pascal Perletto justifie ses déplacements en Amérique du Sud par une tentative d'achat de joueurs. Il voulait aussi importer du café, via la Roumanie, où il possède deux sociétés. C'est ce qu'il a expliqué, en mai dernier, devant la cour d'assises spéciale des Bouches-du-Rhône. Franck «Lucky Luke», lui, n'a pas répondu à l'invitation. Le 14 avril, il s'est fait la belle de la prison de Luynes, en grimpant à bord d'un hélicoptère. Il a en fait profité de l'évasion préparée par un codétenu, Éric Alboreo (voir ci-dessous).
Repris, Franck Perletto vient d'écoper de quinze ans d'emprisonnement. Pascal a également été lourdement condamné, dans deux procès, à vingt et quinze ans de prison. Les deux frères ont fait appel, estimant qu'ils n'ont pas eu droit à un jugement équitable.
Alboreo et Payet, les «Roux et Combaluzier» du braquage
Le corps zébré de cicatrices, le Marseillais Éric Alboreo, 40 ans, est un dur qui desserre rarement les dents. Un tatouage sur un bras célèbre une femme mythifiée: «A celle que j'aime.» En amitié aussi, Alboreo s'est toujours montré fidèle. Avec son inséparable complice, un Lyonnais d'origine, Pascal Payet, il a mis au point une spécialité: le «comité d'accueil». En voici la recette. Prenez une banque. Attendez la nuit. Sciez les barreaux. Introduisez-vous dans la place et neutralisez l'alarme. Remettez les barreaux en place, en les repeignant si besoin afin de ne pas éveiller les soupçons. Bourrez le distributeur de billets de colle forte. Laissez reposer en attendant le matin et l'arrivée des premiers employés. Passez à l'action. La recette Alboreo-Payet fut longtemps au banditisme ce qu'est Roux et Combaluzier aux ascenseurs: une référence.
Si l'on excepte quelques années passées en prison, l'affaire tournait plutôt bien pour eux jusqu'à cette sanglante bavure. Le 20 novembre 1997, trois hommes encagoulés devancent les convoyeurs qui posent le pied sur le perron de la Banque de France, à Salon-de-Provence. L'un des braqueurs lâche une rafale de kalachnikov. Un convoyeur, atteint de 14 balles, meurt sur le coup. La rafale blesse aussi l'un des voyous. Le braquage sanglant de Salon a valu à Éric Alboreo, l'année dernière, une condamnation à vingt ans de réclusion criminelle.
À l’époque, Payet est encore en fuite. Il n'oublie pas pour autant Alboreo. C'est lui qui aurait organisé la belle de son ami de la prison de Luynes, le 14 avril dernier, accroché aux patins d'un hélicoptère pour découper les filins de protection à la meule électrique. Mais les fugitifs ont finalement été rattrapés en compagnie de Franck Perletto. Payet n'avait pas repéré, dans le rétroviseur de sa Subaru, les policiers lyonnais et marseillais qui le pistaient de Suisse, après le braquage manqué d'une cargaison d'or. Il les a involontairement conduits à l'endroit où les évadés s'étaient mis au vert. Ils dormaient, à Richerenches (Vaucluse), dans un petit chalet loué à un gîte rural. Ils se présentaient comme des «sportifs préparant un biathlon»...
Ahmed Otmane, l'éternel évadé
De lui il reste cette photo fanée, vieille de dix ans. Ahmed Otmane affiche un étrange sourire. Il a l'air d'un adolescent et pourtant le parcours criminel de cet homme, aujourd'hui âgé de 41 ans, est, selon la police, jalonné de cadavres et de braquages. Otmane déteste l'uniforme. Entre 1985 et 1987, il est soupçonné d'avoir supprimé deux vigiles, un gendarme, tiré contre des policiers qui voulaient verbaliser sa voiture garée face au poste de police de Bandol (Var). La piste de ce truand sans frontières commence à Gardanne, d'où il est originaire. Elle passe par Amsterdam, Lisbonne et Madrid. Sa trace se perd un jour de décembre 1993, lors d'un énième transfert entre deux prisons. Personne ne peut contester à Otmane sa couronne de roi de l'évasion. Pour recouvrer à sept reprises la liberté, il aura tout utilisé, la ruse ou la violence, selon les occasions.
La première évasion ressemble à une mise en jambes: en 1984, il ne réintègre pas sa cellule à Loos, dans le Nord. Repris après neuf braquages, en 1985, il fausse compagnie à son escorte alors qu'il va être présenté au juge d'instruction, au palais de justice de Marseille. Otmane est de nouveau arrêté. En décembre 1987, il tente de s'évader des Baumettes à l'ancienne, en sciant les barreaux de sa cellule et en nouant les draps. Les matons le ceinturent finalement dans la cour, quatre étages plus bas. Mais Ahmed Otmane a de la suite dans les idées. En juillet 1989, il utilise les mêmes méthodes et il se retrouve cette fois dehors. Il est arrêté de nouveau dix jours plus tard, alors qu'il se rend sur une plage de Fréjus pour prendre une leçon de planche à voile. Otmane n'a pas fini de mettre les voiles. En décembre 1989, en compagnie de trois autres détenus, il menace les surveillants de la prison de Mende (Lozère) avec un pistolet en carton et prend la fuite. Otmane est interpellé à Barcelone l'année suivante. Alors qu'il est incarcéré à Madrid, un espalier de gymnastique lui permet de sauter le mur le séparant de la rue. On le retrouve à Amsterdam, en 1992, où il se fait prendre lors d'un braquage. Quelques mois plus tard, un hélicoptère l'exfiltre de la prison de Horn, aux Pays-Bas. Il est arrêté en Espagne. Mais, en décembre 1993, il s'évade au cours de son transfert vers Alicante. On ne le reverra plus. Otmane a souvent joué de sa ressemblance avec son frère jumeau. Seule une fleur (une pensée) tatouée sur le bras d'Ahmed permet, dit-on, de les distinguer.
Le dernier parrain
Dans la vie, il tenait un rôle de cinéma. Francis Vanverberghe, dit «le Belge», incarnait le dernier parrain français. Il avait ce supplément d'âme (ou de médiatisation) qui le différenciait d'un simple caïd. Mais le film s'est terminé brutalement. Le 27 septembre 2000, dans un bar proche des Champs-Élysées, le Belge était assassiné au 11.43. Il est mort, à 54 ans, un ticket gagnant de PMU dans la poche. Les raisons de ce meurtre restent encore mystérieuses, mais la brigade criminelle dispose d'un sérieux indice: une infime trace d'ADN inconnu sur une douille. Probablement l'empreinte génétique du tueur... Certains renseignements obtenus dans le milieu désignaient Djilali Zitouni, un voyou spécialiste des machines à sous, comme le commanditaire de l'assassinat. Or, en juillet 2001, Zitouni tombait à son tour sous les balles. Le clan Vanverberghe a-t-il cherché à venger le parrain? Cette hypothèse s'est renforcée après la découverte d'un arsenal utilisé, notamment, par le neveu de Vanverberghe. L'expertise balistique a prouvé que l'un des pistolets saisis avait été utilisé pour supprimer Zitouni...
Les frères H., le temps des Gitans
Mon premier se remet tout juste d'une grave dépression, comme le héros de Mafia Blues. Mon deuxième peut légitimement revendiquer le droit à la présomption d'innocence. On fera crédit de la prescription à mon troisième. Mon tout fait pourtant l'objet d'une attention très soutenue des services spécialisés. Les renseignements recueillis par la Brigade de répression du banditisme et la Brigade de recherche et d'intervention désignent avec insistance Marc, Jean-Claude et Mario H. comme les patrons incontestés de la principale équipe sévissant en région parisienne. L'avènement des trois frères H., surnommés «Marc le Forain», «Loune» et «Eddy Mitchell», a coïncidé avec la chute de l'empereur Claude Genova, un caïd à l'ancienne, qui avait de plus en plus de difficultés à tenir Paris. Il a d'ailleurs été abattu, en août 1994. C'est alors que la police a commencé à s'intéresser aux trois frères. Leurs proches en ont été passablement irrités: il y a quelques années, ils ont même pris en filature des policiers en civil, qui ont été obligés de se réfugier en urgence au 36, quai des Orfèvres avant que la situation ne dégénère. Repéré à Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes), en 1995, Marc s'est enfui en forçant un barrage. Les policiers se sont entêtés. Ils l'ont arrêté tranquillement à Eurodisney, en mars 1996: Marc avait invité un de ses jeunes neveux au parc d'attractions... Les H., issus d'une lignée de gens du voyage sédentarisés, ont en effet toujours cultivé le sens de la famille. Difficile de les imaginer à l'étranger, loin du Val-de-Marne, où ils ont fait construire une magnifique résidence. Ils consentent seulement à passer l'été sur la Côte d'Azur, dans des villas d'un luxe tapageur.
Les trois frères ont apparemment le bras long. Ils semblent en tout cas très au fait de l'avancée des enquêtes qui les visent et ne cessent de se plaindre de cet «acharnement». «J'ai la chance d'être le parrain de beaucoup d'enfants et je vous assure que j'ai bien assez à faire avec mes filleuls. Alors, quant à être le parrain de la capitale...», plaidait Jean-Claude H. dans la seule interview accordée, à ce jour, au Figaro.
Raymond Mihière, le «Chinois» philosophe
Raymond Mihière n'est pas un poète, mais il aime la philosophie. Le caïd, qui trouve le temps long en prison, dévore en ce moment L'Homme révolté, de Camus. Et fait profiter ses codétenus de ses lectures.
Lors de son passage éclair à la prison de Seysses, près de Toulouse, en mai et juin dernier, il est placé à l'isolement. Fort civil, il se présente à son voisin en lui parlant à travers le mur. Les deux hommes sympathisent. C'est ainsi que Mihière fait la connaissance du tueur en série Patrice Alègre. Mihière, 52 ans, se propose alors de devenir bénévolement son conseiller juridique et médiatique. Le caïd souffle ainsi à Alègre une citation de Camus sur l'innocence. L'assassin, ébahi, la recopie d'une traite (il n'a jamais su placer les ponctuations) dans une lettre qu'il adresse au procureur général de Toulouse. Mihière aurait même étudié certaines pièces du dossier Alègre pour le conseiller. Il faut reconnaître que le Chinois connaît la procédure sur le bout des doigts: tout au long de sa carrière judiciaire, il a déjà bénéficié de quatre relaxes.
Depuis la mort de Francis le Belge, Raymond Mihière reste la figure emblématique du milieu marseillais. Cet Eurasien surnommé «le Chinois» (il est en réalité né à Marseille, de père corse et de mère indochinoise) joue de ses allures de truculent homme d'affaires. Il fut un temps très actif au Cameroun, mais fut surtout soupçonné de truffer le secteur de l'étang de Berre de machines à sous clandestines. De plus en plus isolé, le Chinois s'était officiellement reconverti dans les antiquités lorsqu'il est tombé pour trafic de drogue en avril 2001. Ce qui laisse le temps à cet homme révolté d'étudier la philo en prison.
Parole d'expert
Le commissaire divisionnaire Hervé Lafranque dirige l'Office central pour la répression du banditisme depuis 1999. C’est lui qui vient de procéder au coup de flet contre les « saucissonneurs ».
Quel est le profil des figures actuelles du grand banditisme?
On peut les assimiler à des chefs d'entreprise sans états d'âme qui ont réussi dans un secteur très concurrentiel. Pragmatiques, ils n'ont jamais une activité unique. Ils s'attachent surtout à amasser le maximum de valeurs en un minimum de temps, s'intéressant, en fonction des occasions, aux machines à sous, au transport de fret, aux vols à main armée ou encore au trafic de drogue.
Comment se constituent les équipes?
Elles se forment toujours en fonction de la confiance et des affinités qui se tissent au fil des opérations. Mais, aujourd'hui, les truands ont de plus en plus tendance à se regrouper pour un «coup» en fonction des compétences ou de la réputation des uns et des autres.
Ont-ils réussi à nouer des liens de type mafieux?
En France, les dossiers que nous avons eu à traiter ne mettent en évidence des contacts politiques que de manière très exceptionnelle. Lorsque ces liens existent, ils s'expliquent souvent par le hasard des rencontres. Beaucoup de voyous fréquentent le milieu du football ou du show-business. Très admiratifs de la réussite sociale, ils aiment s'afficher au côté des gens qui brillent.
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