Benoît Duquesne, grand reporter à France 2, est le rédacteur en chef de « Complément d'enquête » dont les quatre dossiers consacrés à la Corse ont provoqué un tollé dans l'île. La Corse votre hebdo l’a interrogé sur les accusations portées contre son émission
Si le sentiment d'amertume laissé par le magazine « Complément d’enquête » est toujours omniprésent en Corse, le temps a toutefois fait son oeuvre et un mois après sa diffusion la colère qu'il avait générée a laissé la place à une forme de résignation concernant le comportement des médias nationaux vis-à-vis de la Corse.
« On ne m'y prendra plus. Il n'y a plus rien à attendre d'eux… assurent aujourd'hui tous ceux qui, dans le cadre de ces reportages sont intervenus au titre de témoins, la plupart avec la seule motivation d'expliquer leur île, avec pour unique objectif de faire comprendre certaines choses à l'interlocuteur phare qu'était, par l'entremise de cette équipe de télévision, la « France continentale ».
À leurs yeux, la faillite a été totale! Malhonnêteté intellectuelle, propos dénaturés, partis pris, sujets orientés, volonté de nuire, vision caricaturale : les réactions, au lendemain de cette émission (voir Corse-Matin du 8 octobre et des jours suivants) ont démontré que le fossé s'était effectivement un peu plus creusé entre la Corse et la presse nationale.
Un phénomène qui nous a conduits à savoir ce qu'en pensait « à froid » le rédacteur en chef de « Complément d'enquête ».
Question- Avec le recul quelle est votre réaction au tollé provoqué en Corse par votre magazine?
Benoît DUQUESNE : La plus grande surprise, bien évidemment. Non seulement les accusations portées contre notre travail m'ont paru excessives dans la forme, mais également infondées. Nous avions décidé de réaliser cette émission du fait que la Corse avait, durant l'été, souvent occupé le devant de la scène dans l'actualité nationale, avec l'arrestation de Colonna, le référendum et l'affaire de Luri notamment. Mais notre démarche était également motivée par le sentiment que dans les rapports entre la Corse et le continent l'incompréhension gagnait du terrain. Notre objectif était donc d'essayer d'apporter, sur quatre dossiers, un éclairage de nature à mieux « saisir » le problème corse. Ceci, avec l'aide de nos interlocuteurs, invités au travers de leurs témoignages, à expliquer le pourquoi et le comment de la situation.
Q- Le problème, justement, est que ces témoins ont dit avoir été déstabilisés par l'orientation de vos questions.
B.D : L'émission existe depuis trois ans. Elle a traité bien d'autres sujets graves, et jamais ce procès ne nous avait été fait. Nous avons abordé celui-ci comme les autres, sans parti pris, sans idées préconçues.
Q- Concernant par exemple le sujet sur Luri, il vous est reproché de ne pas avoir recherché les causes profondes de la cassure puis de l'affrontement entre la population et les gendarmes, et de ne pas avoir souligné la disproportion entre les faits reprochés et les mesures prises.
B.D: Ce travail d'investigation ne correspondait pas à l'angle que nous avions choisi. Nous avions d'ailleurs précisé au préalable à nos interlocuteurs l'orientation que nous donnerions à ce reportage. Il s'agissait de mettre en lumière l'état d'esprit des gendarmes confrontés à une situation vraiment pas banale. Tout du moins vue de Paris.
Q-Une affaire au retentissement médiatique bien plus important que l'attaque et la destruction, à Pau quelques jours plus tard, d'un commissariat. Est-ce logique à vos yeux?
B.D : Notre propos n'était pas, concernant l'affaire de Luri, de dire qui avait tort et raison, ou quel était le degré de responsabilité de chaque parti. Ce qui donne en réalité à l'affaire de Luri tout son impact médiatique, c'est la position du conseil municipal! Et c'est elle qui a ainsi orienté notre sujet, nous a conduits à l'aborder sous l'angle de l'affront fait à la gendarmerie. À Pau, l'autorité communale n'a pas demandé le remplacement des policiers en poste. Je précise maintenant qu'en donnant la parole à M. Susini, nous avons fait en sorte que puissent être également développés les arguments de la population de Luri. Après tout chaque Corse qui s'est exprimé durant ce magazine
orienté notre sujet, nous a conduits à l'aborder sous l'angle de l'affront fait à la gendarmerie. À Pau, l'autorité communale n'a pas demandé le remplacement des policiers en poste. Je précise maintenant qu'en donnant la parole à M. Susini, nous avons fait en sorte que puissent être également développés les arguments de la population de LurL Après tout chaque Corse qui s'est exprimé durant ce magazine avait quand même l'opportunité de clamer sa vérité
Q- Justement, ils disent que leurs propos ont été dénaturés au montage.
B.D Notre travail dans ce domaine s'est opéré de la façon la plus classique qui soit, étant entendu que nous ne pouvions évidemment pas tout diffuser. Sans prétendre faire le tour de la question corse en 90 minutes, notre souci a été de retenir, non pas les phrases qui pouvaient nuire à l'image de la Corse comme je l'ai entendu dire, mais simplement celles qui donnaient le meilleur reflet de la réalité telle que nous l'avions perçue, au travers des événements vécus sur place et des témoignages enregistrés.
Q-Savez-vous que des élus ont demandé à ce que se tienne une session extraordinaire de l'Assemblée de Corse sur le thème de la communication, de l'information et de l'image de la Corse véhiculée par les médias, et que le conseil municipal de I'Ile Rousse souhaite l'ouverture d'une enquête parlementaire?
B.D : Je l'ignorais. Et là encore je suis très étonné. J'ai le sentiment que les Corses n'ont retenu de notre magazine que les choses qui n'étaient pas valorisantes à leurs yeux et qu'ils ont occultées toutes celles qui se voulaient positives, notamment dans le reportage de Lumio. Un travail de cette nature se doit d'être jugé dans sa globalité. Pas seulement en dénonçant ce qui peu effectivement déplaire.
Q- N'avez-vous pas le sentiment que votre émission va dissuader les Corses de s'exprimer à l'avenir, face à une caméra ou un micro? Jean Baggioni, lui-même, les a encouragés à ne plus se laisser piéger...
B.D: Se renfermer sur soi-même serait dommageable. Encore une fois, j'ai vraiment le sentiment que nous n'avons en aucun cas fait preuve de malhonnêteté intellectuelle vis-à-vis des Corses et plus particulièrement de ceux qui ont accepté d'être nos interlocuteurs. Oui, nous avons posé des questions dérangeantes et provoqué des réponses que les intéressés eux-mêmes ont eues ensuite du mal à entendre, qu'il ne leur a pas été facile d'assumer, je le conçois. Mais cela était nécessaire pour tenter de comprendre la Corse. Ces questions nous les avons posées dans le respect de la déontologie. Je dirais même en amis, et non dans le but de condamner. Je connais bien la Corse, j'ai pas mal d'amis Corses et mon unique préoccupation était de mieux comprendre, et de mieux faire comprendre la Corse au reste de la communauté nationale. Mon souhait est maintenant que notre ‘Complètement d'enquête » ne devienne pas une affaire en soi et que les explications que vous venez de solliciter de ma part ne contribueront pas à jeter de l'huile sur le feu. Le débat doit au contraire être dépassionné car c'est dans le dialogue que se trouve la solution.
Propos recueillis par Jean-Paul CAPPURI
Les thèmes de ces reportages étaient les suivants : Attentats, à qui profite le crime? - Luri : l'affront aux gendarmes - Subventions en eaux troubles - Le silence de Lumio (sur le thème du référendum).
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