Affaire Alègre: l'adjudant Roussel explique son départ à la retraite
Oct 15, 2003

Le directeur d'enquête historique de l'affaire Alègre, Michel Roussel, explique aux familles des victimes des meurtres imputés au tueur en série son départ à la retraite et leur demande "pardon de ne pas avoir pu aller plus loin".

Dans sa lettre datée du 7 octobre, dont la Dépêche du Midi publie mardi un fac-similé, l'adjudant de gendarmerie explique qu'il a décidé de "mettre fin à (sa) carrière dans la gendarmerie nationale" en faisant valoir ses droits à la retraite à compter du 13 octobre.

"Les raisons de mon départ, que je n'accompagne d'aucun stage de reconversion ou autre mesure sociale sont multiples et vous en connaissez bien évidemment certaines", écrit Michel Roussel se contentant d'ajouter qu'il est "trop tôt pour aborder l'ensemble de ces dernières".

"Ma présence (à Homicides 31) pouvait se poursuivre même si mes prérogatives semblaient y être modifiées", précise le gendarme en s'adressant aux "victimes et familles, notre raison d'exister et de nous battre à mes enquêteurs et moi".

"Nos réussites sont aussi incontestables qu'insuffisantes. Il reste tant à faire...", ajoute l'ancien militaire. "Votre combat doit se poursuivre car il est juste", ajoute M. Roussel.

L'ancien directeur d'enquête souligne "sa très haute estime" pour les magistrats au service desquels il a travaillé, et conclut sa lettre par un "pardon de ne pas avoir pu aller plus loin".

Michel Roussel avait été entendu jeudi par le juge Thierry Perriquet chargé du dossier de "viols et proxénétisme" impliquant le tueur en série et des personnalités toulousaines. On assurait lundi à la direction générale de la gendarmerie nationale que le départ de Michel Roussel, 42 ans, était bien "affaire de choix personnel".

Toutefois, plusieurs des protagonistes de l'affaire s'interrogent sur la portée de son geste. "Patricia", premier témoin à charge, estimait "qu'il a tellement eu de pressions qu'il a lâché". L'avocat de Patrice Alègre, Me Gilbert Collard, lançait: "bat-il en retraite, part-il en retraite ou est-il mis à la retraite ?".

Pour Me Georges Catala, avocat de la famille d'une autre prostituée, Line Galbardi tuée dans la nuit du 2 au 3 janvier 1992, "il a su faire remonter à la surface une série de crimes impunis et les familles des victimes sont un peu décontenancées, blessées par son départ".

Michel Roussel participait depuis 1997 à l'enquête sur les cinq meurtres pour lesquels Alègre a été condamné à la réclusion à perpétuité en février 2002 et dirigeait depuis l'été 2000 la cellule "Homicide 31" enquêtant sur d'autres crimes non élucidés susceptibles d'être imputés au tueur en série.

C'est Roussel "qui a fait parler" Patrice Alègre sur les premiers meurtres. C'est lui qui a recueilli les premiers témoignages de "Patricia" et "Fanny" sur le meurtre de Line Galbardi.

Au fil des auditions, les deux jeunes femmes en sont venues au début 2003 à faire d'Alègre l'organisateur de soirées sado-masochistes auxquels auraient participé des magistrats et des personnalités toulousaines dont l'ancien maire, Dominique Baudis.

Cette deuxième affaire Alègre a pris une telle ampleur que la cellule "Homicide 31" a compté plusieurs dizaines de membres et s'est scindée en deux. Michel Roussel conservait la responsabilité des enquêtes sur les meurtres mais la vérification des témoignages sur les soirées sado-masochistes revenait à un autre groupe.

Les rétractations successives de "Fanny", les contradictions de "Patricia", ont suscité des interrogations sur sa conduite de l'enquête.

Le 19 juin, dans un courrier au procureur général de Toulouse retirant l'aveu du meurtre de Line Galbardi et du travesti Claude Martinez, Patrice Alègre lui-même mettait en cause "la conviction de M. Roussel".

Puis mi-septembre, "Fanny", par la voix de son avocat, Me Jean-Claude Guidicelli, l'accusait de l'avoir "utilisée, instrumentalisée, manipulée", ajoutant que le gendarme lui aurait suggéré "de mettre en cause M. Baudis".

Selon une source proche du dossier, le gendarme a demandé à partir il y a une semaine, après un mois de vacances et deux mois de permission.



AFFAIRE ALÈGRE - IL ÉTAIT L'INLASSABLE ENQUÊTEUR QUI A EXHUMÉ LES MEURTRES DU TUEUR EN SÉRIE

Le départ forcé du gendarme Roussel



« Ne vous inquiétez pas, moi je ne me suiciderai pas ». Cette boutade teintée d'amertume, l'adjudant Michel Roussel l'avait lâchée il y a quelques mois. Quand, au début de l'été, la tempête médiatique s'est emparée de la deuxième affaire Alègre et que le chef historique de la cellule Homicides 31 avait déjà la sensation de ne pas disposer de tous les moyens nécessaires pour poursuivre ses investigations. Après de longues semaines de réflexion, Michel Roussel, 43 ans, a décidé d'en tirer toutes les conséquences. Hier, le gendarme a choisi de faire valoir ses droits à la retraite et de tracer un trait définitif sur ses l24 ans de carrière. Parti en vacances au mois d'août, il avait décidé de prolonger son congé en septembre. Mais il ne reprendra donc pas son service à la brigade de Rabastens, dans le Tarn, où il avait été muté à sa demande au mois de juillet, tout en restant officiellement détaché à la cellule Hom 31.

Ce départ précipité en dit long sur les tensions qui règnent en coulisses dans l'environnement de l'affaire Alègre. Tensions perceptibles dès le mois de mai quand la hiérarchie de la gendarmerie avait annoncé un renforcement de la cellule Homicide 31 et l'apport d'une trentaine d'hommes supplémentaires.« De patron officieux de l'enquête, Michel Roussel a mal vécu de redevenir un gendarme parmi d'autres », note un de ses collègues.

Paradoxalement, ces moyens supplémentaires ne se traduisent pas par des avancées significatives des différentes investigations.

Les nouveaux enquêteurs attachés au volet « viols et proxénétisme » de l'affaire Alègre, celui des supposées « parties sadomasochistes » dénoncées par les ex-prostituées Patricia et Fanny, n'ont pas la même vision des choses que l'adjudant Roussel. Les vérifications qu'ils entreprennent ne donnent rien, ils pointent et traquent les contradictions des accusatrices, mais ne bousculent manifestement pas les personnalités mises en cause. Il est vrai que le juge Thierry Perriquet ne leur demande pas. Le hiatus est total.


Le gendarme à abattre


Dans le même temps, l'adjudant Roussel, toujours chargé des enquêtes sur différents meurtres non élucidés, sous la houlette du juge Serge Lemoine, voit sa cellule progressivement réduite à la portion congrue pour finir virtuellement à trois éléments. » Il se plaignait de ne pas avoir les moyens de travailler. Son départ, il m'en parlait depuis plus d'un an, confie Marie-Louise Matias, la sœur d'une des victimes du tueur en série. Il était le seul à vouloir la vérité, mais on l'espionnait ont le contrariait de partout. Sans lui, l'affaire Alègre c'est fini »...

Ces dernières semaines, Michel Roussel avait dû aussi endurer la charge de certains avocats. Me Francis Szpiner, le conseil de Dominique Baudis, en tête, qui avait stigmatisé « le comportement d'un gendarme », en demandant le contrôles des écoutes téléphoniques avec les ex-prostituées. Me Gilbert Collard, le nouvel avocat de Patrice Alègre a lui aussi vite laissé entendre que le gendarme « n'avait pas gardé la distance nécessaire » avec les jeunes femmes. Bref, les méthodes de Michel Roussel étaient clairement mises en cause. Son honneur aussi. Certains le soupçonnant à mi-mots d'avoir délibérément « orienté », les témoignages des ex-prostituées. Fanny indiquant même dans une volte-face dont elle a le secret que c'est le gendarme qui lui avait suggéré le nom de Dominique Baudis. Vint, enfin, sa convocation la semaine dernière chez le juge Perriquet qui voulait vérifier son utilisation des albums photos et des listes de magistrats soumis aux accusatrices. Michel Roussel, résigné, a assurément mesuré la situation. « Chaque fois que mon nom apparaîtra sur une procédure, elle sera soumise à caution, disait-il récemment dans son entourage. En restant je mettrai à mal tout le travail fait et à venir sur les meurtres non élucidés ». Cette fois, Michel Roussel est parti. Il ne pourra plus servir d'exutoire. « Pour les familles des victimes son départ risque d'être très mal vécu, prévient l'avocat Georges Catala. Il est indiscutable que lui et son équipe ont fait un travail efficace et remarquable » (source La Dépêche Gilles-R. SOUILLès.)

Affaire Alègre

©2003 L'investigateur - tous droits réservés