LIRE EGALEMENT : le rapport sur l'Irak
Un dossier accablant pour le régime de Saddam Hussein. Il concerne les droits de l'homme. Le premier intervenant est Michel Tubiana, président de Ligue des droits de l'homme qui, précisons-le n'est pas partisan de la guerre contre l'Irak. La suite de notre dossier est composée d'extraits de rapports écrits par l'Alliance internationale pour la Justice et la Fédération internationale des droits de l'homme.
Ces témoignages montrent plus que tous les discours la vraie nature du régime de Saddam Hussein. Qui pourrait encore douter après les avoir lus de la nécessité d'éliminer celui qui exerce son pouvoir comme un roi babylonien de droit divin. Le parvenu baassiste, hier laïque et socialiste est devenu un tyran déiste convaincu de sa propre surhumanité. Ses fils comme ceux de Ceaucescu ou de Milosevic se comportent en tyrans sanguinaires dignes de leur père. Lire ces horreurs c'est être persuadée que la chute de Saddam Hussein sera fêtée comme une délivrance par son propre peuple.
Michel Tubiana : " L'Irak, le régime le plus sanguinaire de la région "
Président de la Ligue des droits de l'homme (LDH), vice-président de la fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), l'avocat Michel Tubiana présente un nouveau rapport de la FIDH et d'Alliance internationale pour la justice (AIJ) intitulé " Irak : épuration ethnique continue et silencieuse "
Le rapport que vous venez de publier parle de " terreur ", de " déportations " et de " disparitions " pour des millions de personnes. La situation ne s'est-elle pas améliorée après la guerre du Golfe de 1991 ?
Non, pas du tout. S'il n'y a plus de gazages systématiques de villages kurdes, comme il y a quinze ans, la répression s'est tellement systématisée qu'elle tourne presque à vide. Tous ceux qui pouvaient éventuellement gêner réellement le régime de Saddam Hussein ont soit été éliminés, soit se sont enfuis de l'Irak. Cependant, les omniprésents services de répression continuent d'avoir besoin de nouvelles victimes, et toute la population vit aujourd'hui sous leur menace, même si la répression n'a plus aucun sens. Même le plus inféodé au régime ne peut se sentir à l'abri des centaines de prisons secrètes ou même de la pure et simple disparition (plus de 200 000 personnes depuis 1968) !
De ce point de vue, la disparition du régime de Saddam Hussein vous semble-t-elle souhaitable ?
Ce régime n'est susceptible d'aucune réforme.
La presse a-t-elle bien rendu compte de cette situation humanitaire épouvantable ?
Nos médias observent un silence pesant depuis des années. Certains par habitude. D'autres, par un aveuglement volontaire insupportable. Je connais des imbéciles qui nous ont expliqué que le régime irakien est moins terrible que d'autres dictatures, parce qu'il se dit laïc. Ceux-là n'ont rien compris à la laïcité !
Propos recueillis par Antoine Peillon
Les tortures du régime de Saddam Hussein : extraits de rapports sur les décapitations de femmes, la terreur, les amputations, les massacres d'enfants…
Les exemples des horreurs perpétrées par Saddam et ses fils nourrissent des dossiers immenses compilés par les associations des droits de l'homme, qu'il s'agisse de l'Alliance internationale pour la Justice, spécialisée dans le cas irakien ; de Human Rights Watch ou des Nations unies, dont le Haut Commissaire aux Droits de l'Homme, Max van der Broel, a eu l'occasion de dire que ces violations étaient " les pires depuis la Deuxième guerre mondiale ". " Uday Hussein, fils aîné de Saddam, a ainsi décapité des centaines de femmes, parfois de sa main : des institutrices devant leurs élèves, des mères devant leurs enfants. Leurs têtes étaient exhibées sur les murs et les portes de leurs maisons ou de leurs écoles, " explique Bakhtiar Amin, président de l'une des ONG le plus tournées vers l'Irak, l'Association Internationale pour la Justice. L'Irak a aussi le triste record des exécutions de prisonniers : plus de deux mille en une seule journée de 1998 lors du " nettoyage " de la prison d'Abou Rheib. Aucun corps, naturellement, n'a été rendu aux familles, qui devaient de plus payer au régime les balles des armes qui avaient tuésleurs pères, frères, ou enfants. Anne-Elisabeth Moutet
Extraits d'un rapport de l'Alliance internationale pour la Justice sur l'horreur des salles de torture, de la terreur, des bourreaux de Saddam.
1 - Entre 60 et 2000 femmes décapitées de juin 2000 à avril 2001.
Extrait du rapport "Irak : une répression intolérable, oubliée" Association Internationale pour la Justice - FIDH, Décembre 2001
Il est difficile de fixer la date exacte du début de la campagne de décapitations des femmes en Irak. Le gouvernement irakien ne publie en effet plus les décrets qui punissent de mort, de châtiments inhumains ou dégradants comme ce fut le cas lors des campagnes d'amputation des oreilles pour désertion ou des mains pour vol dans les années 1994 et 1995. Les décrets portant amputations physiques ou condamnations à mort figureraient désormais dans un document destiné seulement aux hauts responsables des services de défense et de sécurité de l'état, autre que le journal officiel qui porte sur la vie et les institutions publiques du pays.
Les témoignages rapportent des décapitations publiques dès juin 2000 et jusqu'en mai 2001 de femmes, mais aussi d'hommes accusés de proxénétisme. Il semble que cette pratique se poursuive mais que le nombre de victimes aitdiminué. Selon certains cette diminution est due aux protestations internationales adressées au régime irakien ; d'autres pensent que c'est une pratique courante de lancer une campagne de terreur puis de la diminuer pour passer à une autre forme de terreur. Tous pensent que le décret sur la décapitation des femmes existe toujours et peut donc être réutilisé, soit sous forme de campagne telle que celle décrite ici soit de façon plus discrète à l'intérieur des prisons. La prostitution est aussi devenue par décret une infraction punie de la peine de mort depuis les années 90. Certains témoins rapportent par ailleurs des décapitations à l'intérieur des prisons avant la campagne de décapitations publiques.
La décapitation des femmes relève d'un système où la mort comme punition fait partie de la norme
Toutes ces exécutions sont faites de façon arbitraire et sont destinées à terroriser la population et à briser toute tentative de s'exprimer sur un quelconque sujet. Toute personne qui ne voue pas une allégeance totale aux actes des membres du régime ou de ceux chargés de la sécurité est condamnée à subir une répression permanente allant bien souvent jusqu'à la mort de la personne et de ses proches, la répression s'appliquant dans la famille jusqu'à la " nième " génération. La décapitation des femmes relève de la même logique d'un système où la mort comme punition fait partie de la norme.
Les femmes appartenant à des familles suspectées d'être hostiles au régime ou ayant des membres emprisonnés comme " opposants " (ce terme regroupant bien entendu un nombre considérable de définitions) sont particulièrement visées.
Si l'on se réfère à la situation familiale des femmes décapitées, elles sont souvent, selon les témoignages recueillis, des femmes seules (veuves, célibataires) qui peuvent avoir été des prostituées mais qui, le plus souvent ont été ou sont mêlées à une quelconque forme d'opposition au régime. Dans d'autres cas on a dénoncé leur hostilité personnelle au régime ou leurs critiques rapportées ou extorquées le plus souvent. Ainsi cette femme, mère de deux enfants et originaire de Najaf dont le père et le mari ont été pendus, faisait des travaux de couture pour gagner sa vie. Elle raconte : " les Fedddayis de Saddam ou le chef de quartier me téléphonaient sans cesse pour que je travaille pour eux. Devant mes refus, ils ont éloigné ma clientèle en prétendant que j'étais une prostituée et qu'ils allaient me décapiter. J'ai du fuir pour me protéger et protéger mes enfants ".
Tous les témoignages, déclarations, écrits concordent, ce sont les Feddayis de Saddam, la milice personnelle de Saddam Hussein dirigée par son fils aîné Ouday, qui mènent les opérations de décapitation, lesquelles se déroulent en deux temps.
Selon les scénarios décrits, la tête est exposée ou bien le corps et la tête sont jetés dans des boîtes noires
Les Feddayis procèdent à une descente la nuit en compagnie des dirigeants du parti Baas du quartier, qui est passé au crible pour éliminer les velléités de révolte et trouver les armes que certains pourraient détenir. La population est mobilisée pour le lendemain à l'heure de la prière, surtout à midi (Al Dhuhr), ou au crépuscule (Al Maghrib). Ils débarquent à l'heure dite au domicile de la victime dont les yeux sont le plus souvent bandés, les cheveux rasés ou attachés. Traînée par le vêtement qu'elle porte, elle est alors allongée sur un établi en fer, la tête pendante, devant ses enfants, sa famille et toute la population du quartier quand ce ne sont pas les militantes de l'Union des Femmes irakiennes qui sont présentes. Le bourreau et ses assistants sont habillés en tenue brune où apparaît le sigle " Feddayis de Saddam " et ne sont généralement ni du quartier, ni de la région. Le Feddayi préposé à la décapitation prend le sabre qu'un assistant lui tend et tranche la tête de la victime.
Selon les scénarios décrits, la tête est exposée ou bien le corps et la tête sont jetés dans des boîtes noires et emportées. Il semble que pour les prostituées avérées, il y ait une dramatisation du déroulement de la décapitation puisque, selon un témoin, la victime dont le crâne est rasé, a le front et le haut de la tête pris dans un étau en fer d'où partent des lames en fer qui se terminent par un anneau au sommet du crâne. Cet anneau est alors accroché aux barreaux de la fenêtre du domicile de la victime. La tête tranchée restera suspendue de deux à vingt quatre heures selon les témoignages.
Dans beaucoup de cas, la famille est " enlevée ". Soit elle disparaît du quartier soit elle réapparaît quelques semaines plus tard.
Un témoin rapporte :
" Dans la région de Raghiba Khatoun, à Bagdad, le chef de la section du parti Baas a voulu exploiter physiquement et pour de l'argent une femme dont les deux frères étaient en prison. La femme a refusé, elle a été arrêtée, puis enveloppée dans une pièce de tissu et décapitée au sabre le 15 décembre 2000 devant un public surtout composé de membres du parti et de l'Union des femmes, convoqué pour assister à l'exécution. La tête a été accrochée à la porte et au-dessous il y avait un carton où était inscrit "pour l'honneur de l'Irak ".
Un autre témoin :
" La cité de Ezzouhour (cité des Roses) à Erachidia est divisée en quartiers. C'est dans cette cité que j'ai vu des décapitations les 15, 19 et 21 août… Ainsi les épouses de Ali et Kerim, accusés d'appartenir au Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak (Ali est mon ami, il a été condamné à 15 ans, il a 25 ans et est en prison depuis 2 ans) ont été accusées de prostitution. Le 15 août 2000, un mardi, les hommes du parti, les Feddayis de Saddam, les membres de la sécurité qui n'appartiennent jamais au quartier et le chef du quartier ont encerclé celui-ci. C'était le matin avant 11 heures, la maison est située sur une place. Amina avait 4 enfants, 2 garçons, 2 filles. Le plus grand avait 8 ans, Zyad puis Ahmed, Leïla et Zeyneb (1 an). Ils ont assisté à l'exécution ainsi que la belle-mère. Amina était connue pour être une femme honorable, elle avait 25 ans. Ils ont dit que c'était une prostituée. Ses pieds et ses mains étaient attachés, ses cheveux longs et noirs étaient tirés et noués sur le haut du crâne… 150 à 200 personnes étaient présentes, hommes, femmes, enfants et les gens de la sécurité en civil surtout, on n'avait jamais vu un tel déploiement de force. Ils étaient habillés avec une chemise brune à manches courtes, un pantalon brun, leurs visages étaient découverts car, pour eux, c'est un motif de fierté que de faire ce qu'ils font… Le bourreau qui avait peut être une quarantaine d'années avait un assistant qui lui a tendu le sabre. Le silence était grand, on a entendu un grand "ha "… Son corps a été enlevé pour éviter le deuil, la famille a été elle aussi enlevée et libérée au bout de 25 jours… Le 19 août 2000, à la même heure dans un autre quartier, ils ont arrêté une femme appelée Sadia Khalil, 28 ans, qui n'avait pas d'enfant et dont le mari était en prison. Le quartier a été fouillé dans la nuit. La foule dans ce quartier aussi était truffée de membres de la sécurité. Cette femme avait les cheveux coupés au carré et attachés, elle était en jupe et chemise…
Il y aurait eu des exécutions de filles âgées de 12 ans
Les exécutions ne se ressemblent pas forcément. À Karada, dans le quartier ouest de Bagdad, je n'ai pas vu la décapitation mais on m'a raconté que c'est à l'heure de la prière vers 19 heures qu'elle a eu lieu car il y a plus de monde. D'après les gens, c'était une prostituée. On lui a rasé les cheveux. J'ai entendu dire que les femmes exécutées avaient entre 15 et 40 ans mais qu'il y aurait eu des exécutions de filles âgées de 12 ans… Les tortionnaires tiraient en l'air et hurlaient des slogans pour fêter l'exécution de la "prostituée ". " Vive la gloire irakienne. A bas celles qui nous font honte ".
Les chiffres des exécutions de femmes varient entre 2000 selon les dires de réfugiés installés à Damas et une soixantaine selon l'Union Patriotique du Kurdistan (UPK). Le Parti Islamiste Al Daawa cite le chiffre de 463 femmes, la Ligue des droits de l'Homme irakienne (section Syrie) 560 et le Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak (CSRII) 600. Amnesty International, dans son rapport 2001, parle de plusieurs dizaines de femmes et la Ligue des Femmes irakiennes annonce un chiffre de 200, qui aurait été repris le 13 février 2001 dans le journal officiel " Babel " dirigé par Ouday, le fils aîné de Saddam Hussein.(…)
Sans pouvoir, en l'état de nos informations, confirmer la plus haute estimation portant à 2000 le nombre de femmes décapitées, nous estimons, au regard des différents chiffres qui nous ont été donnés et des nombreux témoignages que nous avons pu recueillir directement, à au moins 130 le nombre de femmes irakiennes décapitées de juin 2000 à avril 2001. Nous pensons que cette estimation prudente reste largement en deçà de la réalité.
2 - Disparitions forcées ou involontaires (AIJ, 8 Mars 2002)
Le régime irakien détient le triste record des disparitions de plus de 200 000 personnes (182 000 Kurdes lors des opérations d'Anfal, 8000 Barzanis du camp de Qustapa à Erbil durant l'été 1983, 8000 Kurdes Feyli d'avril 1980, et des milliers d'autres Irakiens).
Les disparitions des personnes mêlées à la politique, suspectées ou hostiles au régime ont été nombreuses ces dernières années et ont été signalées à diverses occasions.
200 000 Kurdes disparus
A ce sombre tableau, il faut ajouter le sort des femmes kurdes victimes des opérations d'Anfal. Lors de la répression organisée et systématique à l'encontre des populations kurdes par le régime irakien, près de 200 000 Kurdes ont disparu. L'élimination systématique de tous les hommes ou adolescents lors de ces opérations, comme ceux de la région de Barzan (8000 disparus) ou les Kurdes Fayli (plus de 5000 disparus), a laissé femmes et enfants sans espoir. Dans l'impossibilité de pouvoir se remarier et ayant à charge leurs enfants, ces femmes, qui n'ont jamais pu obtenir justice, vivent dans une grande misère. D'autres femmes, victimes, lors de ces opérations d'Anfal, des bombardements chimiques et dont la santé se détériore au fil des années, se suicident.
Les témoins interrogés ont fait cependant état d'un phénomène de disparitions relativement nouveau puisqu'il s'agit de femmes et d'enfants de personnalités suspectées d'être dans l'opposition mais aussi de personnalités qui évoluent dans le monde de la finance. Un témoin parle de cent cinquante enlèvements à Bagdad, Nassiriyah, Najaf et Bassorah.
Plusieurs personnes nous ont parlé d'enlèvements de jeunes femmes par les réseaux de Ouday surtout, mais aussi Qousay et Ahmed Wathban (neveu de Saddam Hussein) et de l'existence de propriétés dans les quartiers de Erachidia, Dohra, Taji de Bagdad où elles seraient enfermées. Personne ne les a jamais revues et elles seraient à leur service ainsi qu'à celui de hauts responsables du régime. Le premier entremetteur de Ouday pour ce genre d'opérations serait Chidrak Youssef, responsable de la section sport à la télévision des jeunes.
L'enfermement dans les hôpitaux psychiatriques serait à l'origine de certaines disparitions d'hommes et de femmes proches d'opposants. " Quand ils ne disparaissent pas, ils sont souvent victimes d'accidents " dit un témoin.
3. Arrestations et détentions arbitraires
Extrait du rapport "Irak : une répression intolérable, oubliée" AIJ - FIDH, Décembre 2001
Les arrestations peuvent se dérouler à n'importe quel moment, de jour comme de nuit et dans n'importe quel lieu mais plutôt au domicile de la personne. Elles se déroulent à grande échelle et à travers tout le pays.
Les arrestations auxquelles sont confrontés les témoins que nous avons rencontrés, se caractérisent par :
l'absence de motif d'arrestation
le fait que les familles ne sont pas informées ou ne le sont que parce que certains membres ont assisté à " l'enlèvement " de la personne concernée
la détention est presque toujours secrète
la plupart des détenus ne peuvent recevoir la visite de leur famille
Les forces de sécurité qui procèdent aux arrestations sont :
les membres de la direction de la sûreté générale
les forces de sécurité militaire
les services de renseignement de l'armée
la milice du parti Baas
les Feddayis de Saddam
les Mukhabarat (les services secrets)
L'arrestation et la détention d'hommes et de femmes durant de longues périodes a lieu :
sans qu'ils soient informés des charges retenues contre eux
sans qu'ils soient déférés devant un juge
sans présence d'avocats
Torturé ou exécuté celui qui n'accepte pas de servir d'informateur
La torture est systématique, et toute personne relâchée est souvent victime de harcèlement et arrêtée à plusieurs reprises, torturée ou exécutée, si elle n'accepte pas de servir d'informateur. Une arrestation signifie bien souvent la chute dans un cycle infernal de répression qui oblige les victimes et leurs familles à fuir.
Après l'arrestation, les familles sont constamment menacées : arrestations d'autres proches, mauvais traitements, suppression des tickets de rationnement, confiscation de biens, interdiction de s'inscrire dans une université ou renvoi des écoles, disparitions… :
" Quand le régime veut punir quelqu'un, il retire les cartes de soins ou de rationnement. Quand vous êtes de la famille de telle ou telle personne suspectée d'être un opposant, vous n'avez aucun droit….Ma mère est convoquée sans cesse depuis que mes enfants et moi avons quitté Bagdad, on la laisse même quelques jours dans la prison de Kadhimia afin qu'elle nous appelle pour nous inciter à rentrer.. ".
" Après l'arrestation de mon père, le harcèlement a été continu par la sécurité et les Mukhabarat. Les étudiants n'ont pas le droit de poursuivre leurs études s'ils ne sont pas inscrits au parti Baas. L'Irakien est baasiste ou n'existe pas : c'est Saddam Hussein qui le dit. Il faut assister à trois réunions du parti avant d'avoir la carte d'étudiant. Avec ma sœur, nous avons été interrogées par la sécurité universitaire durant les années 1997 et 1998. L'interrogatoire durait huit, neuf heures. Ma mère a fui en octobre 1998 et la pression s'est alors accentuée sur nous, ses filles, surtout à l'université où les interrogatoires se sont multipliés. J'ai été renvoyée de l'Institut d'agriculture pour non suivi des réunions du parti Baas… ".
" En juin 2000, ma mère a reçu la nouvelle que mon père avait été exécuté. Ma mère a été hospitalisée et durant son hospitalisation, tout ce qui nous appartenait, maisons, voitures, biens ont été confisqués… ".
Arrestations des membres de la famille
" Un témoin rencontré à Amman rapporte comment l'arrestation et la condamnation de son père, officier de l'armée, provoque une punition continue et générale de toute la famille : " mon père, officier de renseignement, a été arrêté le 28 mars 2000. Au bout de dix jours, sans nouvelles de lui, j'ai été convoqué avec mon frère par les membres de la sécurité générale qui nous ont interrogés, un par un, sur notre père, à coups de poing et de gifles pendant dix jours, puis nous avons été relâchés. Puis un officier ami est venu voir ma mère pour lui dire de sauver ses enfants car Qousay allait les exécuter. Mon frère Faher, né en 1973, a disparu un jour. Je ne sais pas s'ils l'ont enlevé ou s'il s'est sauvé. Le 28 juin 2000, ma mère a reçu la nouvelle que mon père a été exécuté. Un passeur m'a amené en Syrie."
Arrestations de mineurs
Une femme de Najaf, dont le mari a été exécuté parce qu'il refusait de prêcher en faveur de la guerre contre l'Iran, raconte que ses deux enfants de onze et treize ans ont été emprisonnés durant trois et six mois. Elle a dû payer pour les faire libérer.
Un autre témoin raconte : "En 1999, alors que j'étais arrêté à Abu Ghreb, j'ai vu un groupe de femmes emmenées en prison avec des enfants entre trois et cinq ans. Il est devenu " normal " d'arrêter les femmes et les enfants pour faire pression sur les maris, les frères, les pères. On les garde un à trois mois et selon qu'ils ont avoué ou pas, ils sont libérés ou pas. Souvent les enfants sont envahis par la gale. "
Un témoin vivant à Damas raconte : " En 1987, j'ai vu trois enfants kurdes au tribunal révolutionnaire à Abu Ghreb. Ils avaient moins de 17 ans et je ne connais pas leur nom. Je pense qu'ils ont été condamnés à mort, car lorsque le tribunal prononçait la sentence capitale, la sortie des condamnés se faisait de telle façon qu'on ne les revoyait plus. "
Un autre témoin explique : " Nous, les enfants, nous avions alors entre quatre et douze ans en 1981 lorsqu'on nous a emmenés en prison avec ma mère et ma tante. Je me rappelle la faim que j'ai éprouvée. Lorsqu'on se jetait sur ma mère qui avait des instruments sur les tempes et criait, cela nous faisait mal car ma mère était traversée d'électricité. "
4- Torture, traitements inhumains et dégradants Extrait du rapport "Irak : une répression intolérable, oubliée" AIJ - FIDH, Décembre 2001
Les amputations d'oreilles sans anesthésie… puis au suivant
Les amputations d'oreilles, parmi les autres formes de châtiment évoquées par le rapport du rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l'Homme, ont été, d'après les témoignages très nombreuses. Cette peine cruelle a été légalisée par le décret n°115 du 25 août 1994 du Conseil de Commandement de la Révolution qui prescrit l'amputation de l'oreille pour refus d'accomplissement du service militaire, désertion et recel de déserteur ou réfractaire. En 1996, le gouvernement suspend l'amputation des oreilles avec le décret 81/96. Plusieurs témoins rapportent cependant des amputations d'oreille postérieures à cette date et ce jusqu'en 1998, date à laquelle le régime serait revenu à la peine capitale pour punir la désertion.
Un témoin de Amman raconte comment à 22 ans, il décide de " se sauver de l'armée " parce que le traitement que leur faisait subir le lieutenant formateur était trop dégradant. Fils d'un officier haut gradé, exécuté par la suite, il est sauvé par un membre dirigeant du parti.
"Comme les quartiers sont ratissés systématiquement par les gens du parti, j'ai été arrêté et emmené 15 jours environ après à l'hôpital militaire. Nous étions environ deux cents ce jour-là et pas seulement des déserteurs, il y avait aussi des gens qui avaient "mal parlé" selon les mouchards du parti. Nous étions en rang et nous attendions notre tour. Ils nous attachaient les mains derrière le dos puis nous étions emmenés dans une chambre où il n'y avait qu'un lit. Je n'oublierai jamais les cris lorsque l'oreille était coupée avec une lame. Il n'y avait ni anesthésie, ni interrogatoire. Ils coupaient l'oreille, mettaient un morceau de coton et passaient au suivant. Cela se passait à l'hôpital militaire de El Qadissiyah. Nous étions comme des bêtes, les gens étaient appelés les uns après les autres. Il fallait tout couper pour que cela se voit. J'ai vu un jeune qui avait du sang qui coulait de son nez et qui devenait fou de douleur : il sautait comme un coq égorgé et personne ne s'en occupait. À certains, on a coupé les 2 oreilles… "
Dans tous les cas, le ministère de la Défense délivre un bulletin rouge qui veut dire que le détenteur est un citoyen de deuxième zone et qu'il a commis une " traîtrise à l'honneur de la nation ". Il est spécifié que le détenteur ne peut pas sortir d'Irak, n'a pas le droit de travailler dans une organisation officielle irakienne, qu'il ne peut porter plainte et qu'il n'a plus de passeport.
Un autre témoin rapporte qu'à la prison militaire de Nassiriyah (sud de l'Irak), il a rencontré sept déserteurs qui avaient été amputés de l'oreille à l'hôpital général Saddam de cette même ville que dirigeait alors le Dr Arbia Abdel Hedi. Les déserteurs auraient été anesthésiés et se seraient réveillés la tête bandée mais le front marqué par une croix au fer rouge. Les sept déserteurs ont dû signer un engagement de ne plus quitter l'armée pour sortir de prison.
Une infirmière ayant exercé dans le même hôpital de Nassiriyah confirme le marquage au fer rouge et les amputations. Elle évoque également l'exécution d'un médecin qu'elle a connu et qui aurait refusé de procéder aux amputations. " Fin 1996 et début 1997, durant près d'un mois, tous les matins à partir de 8 heures jusqu'à 11 heures, les amputations de déserteurs se succédaient. Le groupe le moins nombreux était composé de trente personnes".
L'amputation de la langue
Un nouveau châtiment avec l'amputation de la langue est apparu depuis 2000, mais aucune déclaration officielle n'a été faite à ce sujet, selon probablement la nouvelle politique consistant à ne plus publier les décrets. Il punit ainsi les personnes qui ont insulté Saddam Hussein ou sa famille.
Ainsi un témoin rapporte, que six personnes ont eu la langue coupée en 2001 par les Feddayis de Saddam, trois à Babylone, un à Bagdad Algedida et deux à Aldiwaniah. Un autre raconte : "Quelqu'un m'a rapporté qu'il y a un mois, dans le gouvernorat de Hilla à l'Ouest de Bagdad, on a coupé la langue de trois hommes qui ont dénigré Saddam Hussein. Cela s'est déroulé sur la place publique avec les Feddayis qui ont réuni des personnes sur la place. Ensuite les Feddayis ont bandé les yeux des 3 hommes, attaché leurs pieds puis leurs mains derrière le dos. Ils ont tiré sur la langue très fort avant de la couper. "
Les tortures
Les prisonniers sont également torturés durant la période d'exécution de leur peine. " Abu Darak, ami de Saddam Hussein est le directeur de la prison. Pour lui, l'être humain est un moucheron... Je suis resté trois mois sans interrogatoire puis j'ai été de nouveau interrogé.."
Tous décrivent des conditions terribles de détention : " La cellule faisait 5 mètres sur 4 environ et nous y dormions tête bêche par terre. Il y avait un coin dans la cellule avec une toilette et un point d'eau….Les prisonniers souffraient surtout de maladies des poumons. Je pense que trois cents d'entre eux ont eu des maladies pulmonaires et beaucoup des maladies de peau et des escarres.. Dix personnes au moins sont mortes durant ma détention dont un Turkmène et un certain Dhiar de Bagdad. Je ne me souviens pas des autres noms. Cinq à six sont devenus fous… "
Tous les témoins arrêtés, dont certains à plusieurs reprises, rapportent, sans exception, avoir été victimes de torture comme les autres personnes détenues en même temps qu'eux et ce, dès la fin des années 1970. Il semble donc que la torture des prisonniers, non seulement n'a jamais cessé durant toutes ces années mais est d'une violence extrême y compris à l'égard de mineurs et quel que soit le sexe de la victime. Les méthodes utilisées sont multiples, coups en particulier sur la plante des pieds, torture à l'électricité, brûlures, isolement, viol, arrachage des ongles…
Un homme de 42 ans raconte : "J'ai été à la prison de Nassiriyah jusqu'au début juin 1996 où la torture a été telle que j'ai essayé de me suicider. Deux tortionnaires dont un ancien prisonnier syrien du nom de Ayoub et un autre Oubay sous les ordres d'un officier du nom de M'hammed Al Kouri, me torturaient tous les jours. Le jour où ils omettaient de le faire, il fallait, lorsque le gardien syrien ouvrait le vasistas de contrôle de la cellule que je dise " je te rappelle que tu as oublié de me torturer aujourd'hui "… Si j'étais trop mal, mon compagnon de cellule devait prononcer cette phrase…Deux fois par jour, les prisonniers étaient montés " à la fête " comme disent les gardiens… Après la torture, je ne pouvais pas me mettre debout, ni utiliser mes mains et souvent je me retrouvais dans ma cellule sans m'en être rendu compte ". Le témoin a subi un traumatisme crânien et a perdu l'œil et le nerf auditif gauche.
De nombreux témoins rapportent la mort sous la torture de prisonniers. "Ils m'ont retiré le bandeau. J'étais accroupi et ils m'ont montré un des cuisiniers qui faisait la nourriture pendant le soulèvement. Il était suspendu, la boîte crânienne éclatée.. ".
Plusieurs témoins ont des séquelles de torture, à la fois physiques et psychologiques.
" J'ai été arrêté pendant quatre mois et torturé les yeux bandés : électrochocs, suspension au plafond, brûlures… Ils frappaient sur la plante des pieds. Mon pied a été cassé ainsi que mon genou… J'ai été libéré, j'avais une épaule démise, je ne pouvais pas bouger. "
" A la suite des tortures, la colonne vertébrale de mon fils a été touchée et il est devenu complètement paralysé. Mon fils m'a été rendu car il ne pouvait plus rien faire seul. Il est mort à Amman le 10 mars 2001. "
" Mon jeune frère a été arrêté en janvier 1999 pendant six mois environ. Déjà très fragile psychologiquement, il est devenu fou à la suite de tout ce qui lui est arrivé… ".
Certains lieux de détention sont connus comme la prison d'Abu Ghreb mais il semble que de nombreux endroits cachés, " non officiels ", servent de lieux de torture et de détention. Des cellules spéciales sont utilisées lors des séances de torture.
" J'ai été ensuite enfermé dans une cellule semblable à une tombe de 1 mètre sur 50 centimètres et 1 mètre 50 de hauteur, entièrement peinte en rouge. Je ne sais combien de temps je suis resté là, parce que je ne distinguais pas la nuit du jour. Après, ils m'ont mis dans une cellule de 2 mètres 50 sur 2 mètres 50 très sale, avec, à côté, un chien mort ; l'odeur était terrible au point que j'ai essayé de me suicider. A chaque fois que je dormais, un tortionnaire venait pour me frapper avec un bâton "électrique". J'ai été convoqué par le directeur qui, en m'interrogeant, me tirait les cheveux et me frappait la tête contre le bureau…".
" Les cellules de prisonniers sont d'anciens silos à grains qui étaient en fait percés pour nous mettre dedans avant d'aller en prison…Chaque silo faisait 2 mètres sur 2 mètres 50. Les prisonniers dormaient par roulement de douze pendant deux heures. Les autres se tenaient debout souvent sur un seul pied. "
Les exécutions. Le " nettoyage des prisons "
Le phénomène le plus marquant ces dernières années est celui appelé " nettoyage de prisons " qui a lieu depuis fin 1997, suite à une visite de Qoussaï, fils de Saddam Hussein, chef des services de sécurité spéciale.
Le " nettoyage des prisons " consiste à l'élimination physique massive, continue et systématique des prisonniers et détenus politiques condamnés à la peine de mort ou à plus de 15 ans d'emprisonnement. Les prisonniers sont fusillés, électrocutés ou pendus. Les exécutions sont faites sous la direction des officiers militaires et de la " sécurité spéciale ". Les corps des prisonniers politiques ne sont en général pas remis aux familles et enterrés de nuit par la " sécurité spéciale " dirigée par Qoussaï ou par les fedayins de Saddam, milice dirigée par Oudaï, l'autre fils de Saddam Hussein. Si les familles veulent récupérer les corps, elles doivent payer le prix des balles. Un comité de " juges " a dressé un planning des exécutions pour les lundis et mercredis.
Les familles des détenus politiques n'ont pas le droit de porter le deuil en public et peuvent être prévenues de l'exécution plusieurs années après la mort du détenu.
Certaines sources parlent de 2000 personnes exécutées en mars 1998 et de 1000 prisonniers en octobre 2000.
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